Tout est resserré dans ce petit espace; et tout pourtant est infini. On dirait que le monde tient sur cette lande. Ni les plaines sans fin, ni les mers, ni les steppes d’Asie, rien n’est plus vaste que ce cirque où la tristesse repose, entre la dune grise et une ceinture de hêtres noirs. Et lorsque, ayant tourné la tête, à la faveur d’une lucarne ouverte dans la muraille des sables on revoit un coin de la mer violette, il semble que ce ne soit plus qu’une feuille tombée de la voûte céleste...
XLVIII
LE VENT
Au Coq... Fin septembre.
Grand vent.
Le vent est un despote terrible. Le vent est le prince de la folie. Il se déchaîne tout d’un coup. Il tombe tout d’un coup. Sa colère dure une heure ou un mois. Quand sa folie persiste, elle m’affole. Je ne sais comment font les pêcheurs qui y résistent. Ce hurlement continu accable. Il confond les idées; il hue nos sentiments. La clameur fatigue d’autant plus qu’elle module davantage. La même note, longtemps tenue, ferait moins mal aux nerfs: on finirait par l’oublier, peut-être. Mais le vent est chromatique et chanteur de gammes. Le cri monte et descend; et c’est de reprendre sans cesse après qu’il tombe, qu’il est surtout intolérable. Il va et vient sur l’échelle, du grave à l’aigu; il a sa fondamentale. On attend la reprise; et la tête, hantée de bruit, sonne à l’octave. Malgré soi, on le suit, on l’accompagne. Il siffle; et le délire s’accroît de tous les sons. Là-bas, une porte bat, ou un vantail de fenêtre. Les branches se froissent et craquent. Tout tourne à l’obsession de ce monstre. Il semble une mer invisible, qui rugit et qui déferle mystérieusement entre le ciel et la terre. Et l’ennui irrité que sa rage produit, la nuit plus que le jour encore, est pareille à la douleur lancinante que le mal de dents provoque, quand la tête sur l’oreiller ne peut trouver un seul instant de répit sans angoisse.
Le vent tourbillonne autour du phare, qu’il frappe d’une vague emportée de sable et de feuilles mortes. Le vieux gardien secoue la tête:
—Ce phare est trop haut, dit-il. L’an dernier, si l’ouragan avait duré, il m’aurait enlevé mon phare...
—Vous voulez rire?
—Non. Pourquoi pas? Le vent peut bien briser tout là-haut, et m’emporter la lanterne. Rien ne tient contre le vent, prononce Crozon d’un ton solennel. Le vent fait ce qu’il veut. Le vent est le maître. Quand vous avez le vent debout en tempête, vous n’avez qu’à obéir, et qu’à fuir devant lui, comme un chien sous le fouet, la queue entre les jambes. C’est ainsi... Et même alors, s’il est dans sa rage, vous coulez au fond de l’eau. Le vent est le maître de tous. Il n’y a de plus fort que lui que le bon Dieu...