Au bord de mer... En novembre.

La grande marée, en se retirant, a laissé un merveilleux tapis de sable. La grève est déserte. Pas un pas n’a marqué l’empreinte humaine sur la belle pente humide, qui a la couleur de la noisette. Si haut est allée la vague, que les cabines le long du sentier, au sommet de la dune, sont encore mouillées d’eau. Le sable fin couvre le palier de pierre où elles sont posées, et les marches qui y mènent. Point de fente, où il ne soit logé, et ne brille faiblement. Sur les escaliers, tous les poux de mer, peuple qui grouille dans le varech et le sable, se sont donné rendez-vous. Ils pullulent, et sautent en l’air de tous les côtés, blanchâtres et pareils eux-mêmes aux grains de sable que le vent éparpille. Il y en a de toutes les tailles, depuis la tête d’une épingle jusqu’à la grosseur d’une guêpe: les plus gros, qui sont les plus lourds, font des sauts d’un demi-mètre sur leurs huit pattes; et, le corps oblong, un peu voûté, veiné de vert, ils semblent des haricots blancs qui dansent. Jusqu’au bord de la dune, le collier des goémons serpente à perte de vue, et marque le point où les flots ont monté le plus également: on dirait d’une vague interminable, figée d’un bout du pays à l’autre en une dentelle jaune et noire, aux longs festons réguliers.

Un chien, qui a couru par là, a laissé sa trace légère et mesurée, sous forme d’étoiles rondes, pareilles à la figure de blason qu’on appelle mollette. Et l’on est curieux de suivre l’empreinte de ces griffes, comme si l’on y avait un intérêt véritable, et qu’on fût à la piste d’un coupable en fuite.

C’est, sans doute, que la vie étonne sur cette grève, où l’ombre s’incline, où tout est clair obscur comme le sable même, et qui s’étend si calme après la tempête, sous un ciel désolé. Jamais le ciel n’a plus qu’alors cet air étrange de folie et de haine, que lui donne la double ligne des nuages reculés aux deux bords opposés de l’horizon, et qui le ferment, se joignant vers le fond de la mer: c’est là, de l’Est et de l’Ouest, que les nuées violettes se précipitent, elles-mêmes semblables à l’ombre courroucée d’autres nuées. Droites, suspendues comme les silhouettes sur un écran, elles courent, figures colossales de bêtes, gueules béantes de lions géants, crinières, griffes et queues étalées sur l’eau transparente du firmament.

Et quand l’ombre couvrant de plus près la terre, l’on porte les regards sur la route, pour le retour, là-bas derrière les arbres, une lueur rougeâtre, au reflet sanglant, étonne la pensée qui ne l’avait pas prévue. C’est la lune qui monte, pleine, énorme et rapide, telle qu’une puissance mauvaise, un monstre inattendu en quête de sacrifices. Plus haute que les pins, la voilà qui s’élève dans le ciel. Et de son globe orangé, d’instant en instant plus pâle, tombe une lumière cruelle et glaciale, qui semble donner la fièvre à la dune blême.

L
L’ANGELUS

Septembre, près de P...

Le soleil a disparu; et tout rayonne encore de sa fuite. Tout se recueille,—et semble se retirer. La vie au crépuscule est pareille à la méditation dans le désert. Et du clocher, vient l’appel doux et clair de l’heure, qui sait dire, en tintant: «Prions.»

Les deux voisines, vêtues toujours de noir, et les mains modestes croisées sur le tablier noir, poussent la barrière derrière elles; et l’homme met l’écrou. La cloche sonne.

—C’est l’Angelus, dit la mère.