Tout a la couleur blanchâtre de la fumée; la mer est blanche; la rivière est blanche; et les arbres disparaissent à demi sous la buée. La fumée des toits ne s’élève point, et retombe mêlée à l’haleine brumeuse, qui flotte entre les bras fins des peupliers et les branches étendues des ormes.

Chacun reste chez soi. Sur le chemin, sur la place, personne. Les douaniers sont assis dans le corps de garde, derrière la porte poussée; et nul ne vient lire, sous le grillage, les dernières nouvelles du temps qu’il fait. A la maison, les murs, la rampe de l’escalier, la poignée des portes, le bois de la table et des chaises collent aux doigts qui s’y posent. Les volets sont brodés d’un nombre infini de gouttelettes, toutes distinctes et rangées en longues colonnes, comme des perles. Et les vitres, les glaces, les verres sont couverts de buée.

Il fait très doux; et pourtant l’on frissonne. Un silence nocturne s’étend sur la lande. Pas un pas; pas un appel. De temps en temps, le cri d’une pie; ou la voix lointaine d’une femme qui tousse. Et là-bas, derrière les haies, parfois s’élève une vive dispute d’oiseaux: c’est, peut-être, un épervier qui a fait des siennes? ou peut-être se réjouissent-ils dans les breuils de n’avoir rien à craindre des chiens ni de l’homme...

Le murmure de la mer lui-même est plus lent. Elle soupire avec fatigue; et la vague meurt à demi-voix. Le ciel blanchâtre est bas sur la terre: il s’étend comme une étoffe de fumée, sans un pli; et les arbres frileux y dérobent leurs têtes. La brume se fait plus épaisse au coude boisé de la rivière, là où elle se cache plus avant dans le pays...

Est-ce Benodet et le fleuve de Kemper, si bleu, si gai à la lumière? Est-ce un fjord en Bretagne?... ou en Écosse?... ou peut-être en Norvège?

Les voiles noires pendent, lourdes d’eau, et luisent mouillées, comme du cuir. Les maisons grises s’effacent dans la bruine; et les tourelles rouges du château, sur le bord de la rivière, n’ont plus que la couleur éteinte des dernières roses...

Pas un pli dans le ciel gris. Il bruine...

LII
CRÉPUSCULE D’OCTOBRE

Sainte-Marine, vu de Penfoul.

La petite ville languit dans la paix du soir. Près de l’eau dormante, cinq maisons sous les arbres. Le ciel est triste, tendu de gris et bordé de plumes violettes. Et la mer, immobile et muette, a sa couleur de sombre ardoise.