La petite ville, et ses maisons étagées dans le fond de l’anse noirâtre, semble déserte: la fumée ne monte point, bleuâtre, au-dessus d’un toit; et l’on ne voit personne, sur la cale, si ce n’est un enfant assis dans une barque vide.
Les bois noirs et roux, paisiblement, se détachent sur le ciel gris; et, de place en place, à leurs pieds, une prairie en tapis descend vers la mer, et brille sous les feuillages obscurs, d’un vert étrange, sans lumière et sans gaieté, froid comme celui de la pomme dont la pelure traîne sur le chemin.
La petite ville et les maisons sont blanches, d’une blancheur maladive, où les trous noirs des portes semblent mystérieux... Dans l’eau stagnante du petit port, les bateaux noirs, sans voile, sont à l’ancre; et leurs mâts nus se dressent avec ennui, comme des fûts de croix, dont les bras sont tombés.
Devant les maisons pâles, la grève de sable jaune, et les rochers chevelus de sombres goémons, découverts sur un long espace, s’étendent lugubres, et comme abandonnés.
Point de lumière. Point de nuit encore. Tout est clair obscur. Tout est terne, tout est éteint.
LIII
SAINTE-BARBE
En Gwesnac’h, automne.
Pour la dernière fois, peut-être, de l’année, l’ardent soleil resplendit dans le ciel sans nuage. Et tout l’été d’or ressuscite avant de disparaître. La grande marée enfle l’estuaire, faisant de l’Odet un fleuve puissant, qui pousse la mer salée jusqu’à Kemper, la ville blanche et grise qui porte les tours de sa cathédrale comme une coiffe. Au flot, la rivière monte à pleins bords; la large nappe, au cours rapide, égal et balancé, semble gonflée de la saison passée et de sa paix splendide. L’air rayonne de plaisante lumière. Entre deux nuits vaporeuses et très fraîches, il fait une de ces chaudes journées où la Bretagne est blonde et bleue comme l’Ombrie, dans sa parure verte.
Le vent souffle à peine, en enfant capricieux. Le canot monte avec le flot, et je tiens en vain l’écoute. Dans le courant contraire, le vieux Crozon prend les rames: il nage, sans courber son large dos; il enfonce sa casquette jusqu’aux sourcils; la masse bouclée de ses cheveux gris moutonne autour de sa tête, et son petit œil bleu reconnaît tous les points de l’eau et des deux rives, où chaque pli, chaque pierre lui sont familiers depuis un demi-siècle. Un à un, il nomme les aspects et les lieux, en bon ordre, et chacun suivi d’une anecdote immuable ou de son épithète due.
Sous un abri cintré, au flanc de la villa qui plonge de trois côtés dans l’eau, s’ouvre une sorte de remise pour les bateaux de course: dans une obscurité profonde et violette, le yacht désarmé dort sous l’arche à l’ombre moelleuse... Voici Ker-Gouz, et Lan-Huron, des rochers couverts de grands bois, des châteaux trop neufs et de vieilles demeures: le Pérennou, qui fut une villa romaine, et Broc, où vit le souvenir d’un homme excellent, l’abbé du Marallac’h, qui ouvrait sa maison et son domaine aux paysans, les jours de fête.