Boisées jusqu’à la cime, parfois les rives se rapprochent; la rivière se resserre, et le courant coule profond, avec un remous de hâte. Aux coudes de la route transparente, il semble qu’on aille passer sous un berceau de feuilles, une charmille suspendue sur une terre bleue et liquide. Hautes et d’un trait aigu, les belles ombres de la forêt se projettent sur l’eau, et vous viennent à la poitrine, noires et lumineuses, pareilles à des chevaux qui voltent. Quand les hauteurs s’abaissent, le flot de la marée touche les deux bords, lèche sournoisement les prés verts qui s’inclinent, entoure les pommiers et couvre les berges. Une vieille ferme est inondée, plus délabrée et plus sombre dans cette eau riante: une eau de turquoise sous le ciel d’un bleu si vif encore. On défriche une longue lande en pente douce, un beau champ pour la culture: au milieu des souches d’ajoncs, sur le char s’entasse la dépouille d’un vert presque noir: deux femmes, là-haut juchées, reçoivent à la fourche l’herbe dure, que tranchent des hommes genouillés et gantés de cuir: ils passent la faucille dans la lande, comme les ciseaux sur une tête qu’on rase. Et une jeune fille, vêtue de bleu, le sang aux joues et aux bras, regarde devant elle, immobile au soleil, près de la charrette.

Comme un nid au creux d’un arbre, au pied de la colline s’ouvre une petite anse, un port pour trois petits navires, un abri d’eau, miroir de feuilles. Elle est cachée sous les arbres; les chênes trempent dans l’eau, et les houx épineux s’y regardent. Quand j’arrive, deux grands paysans noirs sont couchés sur la pente rapide, et les feuilles mortes: leurs pieds touchent à la rivière; ils mangent du pain au lard, tout en fumant, et surveillent une barque qu’emplit une meule fauve de goémons. Deux gros blocs enfoncés sortent du flot, semblables à des menhirs, balises naturelles. Mystérieuse, au bas de la hauteur abrupte et des arbres à pic, c’est la verte retraite de Sainte-Barbe. Et le silence ombreux, les vieilles pierres, et ces paysans graves, tout, ici, comme aux plus anciens âges du monde, est disposé pour la demeure d’une sainte en Occident, ou d’une fée.

On grimpe par le petit sentier, qui court en lacets, ruisseau de terre brune, si étroit que l’on serait forcé de tenir sur son cœur celle qu’on aurait pour compagne, la voulût-on garder à son côté. Et tandis que l’on monte sous le couvert des branches, le bois solitaire chuchotte; l’haleine est parfumée de ce merveilleux langage; déjà la mélancolie de l’or végétal mêle son harmonie mineure et son ardeur triste à la fraîcheur des vertes feuilles. Les grands houx, admirables par la taille et la verdeur, penchent leur feuillage de métal, incrusté de fleurs rouges. Les églantiers se serrent contre de petits chênes, où le gland brun sort de la gaine, comme une tête est portée sur une fraîche collerette. Derrière les bruyères et les orties sombres, les fins peupliers, de loin en loin, se dressent, des mâts sur les frégates de la forêt. Les fils de la Vierge flottent, aiguillées tendues de la prochaine brume. Partout, les ajoncs noirs au bord du ravin; et de clairs ruisselets errant entre les feuilles mortes. Là-bas, au fond de la colline, ou peut-être de l’autre côté, j’entends la cloche sourde du bûcheron, la cognée qui bat en mesure le tronc de quelque hêtre. Deux oiseaux chantent, deux seuls, tout près de mon oreille, et cependant invisibles. Le petit vent de terre rit aussi en sourdine sous les arbres. La vue se repose sur un rideau confus de bruyères, d’ormes et de marronniers. Les mûres grenues sont sur la haie, telles des mouches à facettes, qui dorment. Des feuilles tombent lentement, incertaines, sur d’autres feuilles. Trois hauts cerisiers, à la peau soyeuse, tigrée d’ombre, se chauffent au soleil. Rien de trop âpre; rien de trop noir: le ciel paraît partout; et le petit sentier, couleur de chaume, ne peut conduire qu’à une douce demeure. Peu d’insectes; parfois une guêpe ronfle en titubant; et sous les feuilles mortes, secouées d’un frisson sec, la fuite d’une bête furtive...

Et voici la merveille rustique, la chapelle de Sainte-Barbe, sur une place de terre brune, au creux d’un vallon désert, entre deux collines en landes, et au-dessus des bois qui s’inclinent vers la rivière.

La chapelle est en ruine; elle a bien vingt pas de long; elle est très basse, et à la manière bretonne, en forme de grand tombeau. Le clocher, qui reste debout sur la façade par un caprice d’équilibre, est plus haut que tout le bâtiment. Il y avait une nef et un transept. Qu’importe de quel style? C’est maintenant le plus hardi et le plus ancien de tous: celui de la royale nature. Le toit s’est écroulé, des murs entiers, toute la couverture et presque tout un côté. Une église de feuillage s’est élevée sur les débris de la chapelle en granit; elle porte la marque de l’architecte divin: il a construit dans l’ordre de la forêt; c’en est la grâce souveraine. Sur le sol, des fragments qui respirent maintenant, des colonnes brisées, des chapiteaux, de la pierre qui vit: tout est terreau à l’herbe; tout est mangé de lierres et de bruyères; cette ruine est pétrie de feuillage.

Les arcs sont de lierre noir; la grande fenêtre de l’abside, une ogive de lierre ouverte sur le ciel bleu: et, au delà, tordu par le vent et tout vêtu de lierre aussi, un chêne fait une colonne torse de baldaquin.

La nef à ciel ouvert, la douce tombe moussue, est vêtue d’ombres vertes, comme un sous-bois. Le pavé de la chapelle est une boue grasse et noire, où les moulures, les éclats de colonne, les morceaux sculptés portent des fleurs. Comment s’est posé sur le maître autel ce tronc d’arbre abattu par la foudre? Dans un coin, sur une console poussiéreuse, une petite image de la Vierge, aux couleurs violentes, quoique rongées par la pluie: la statuette regarde son église de feuilles, tranquille et d’un air impassible sous le grillage qui l’emprisonne. Au beau milieu d’une fenêtre, dans le mur droit, sous un manteau de verdure, un arbuste est planté, coudé comme une torchère de bronze: ici, le charmant petit arbre fait le candélabre: d’entre les pierres, il sort du mur par des racines en forme de griffe: cet être délicieux se courbe en spirale, et comme les cinq doigts écartés d’une main sur un visage, il ne tend que des rameaux très clairs, pour ne point cacher le jour du fond, fait de ciel, de feuilles vives et de plaques d’or...

La façade tient bon, haute et verte: ce dût être une porte surmontée d’un clocher pointu. C’est maintenant, ce clocher, un cierge aigu de lierre, jusqu’au reste de la croix enveloppée de mousse. Par la nef, là-bas, derrière la chapelle, je vois une vache noire qui se hisse, pour brouter l’herbage de l’abside.

Un pré vert, semé de grandes bruyères, fait le tour de Sainte-Barbe: de là, je regarde la rivière d’or et d’argent au soleil, qui court au bas de la colline, et les bois noirs sur l’autre rive. Au bout du pré, devant la façade, sous les arbres, un lavoir abandonné, et deux enfants en robe, qui, sans rien dire, assis l’un près de l’autre, mordent dans un morceau de pain, où disparaît jusqu’aux yeux leur figure...

Et sur la colline qui porte la chapelle comme au pli du coude, la lande se presse, noire, touffue et dense, pareille à la toison d’un troupeau qui court, en baissant la tête: au milieu de l’idylle, où sourit sainte Barbe paysanne, de quel effet puissant n’est pas, limitée par les bois, la sombre lande qui monte?...