Un nuage noir, épais et dense comme un bloc de charbon, s’avança venant de l’Est: d’abord, on ne vit qu’un pan du manteau; l’autre aile émergea du Sud; et bientôt, la tête et le corps monstrueux du Géant. La mer violette s’obscurcit, et devint noire: elle était prise de convulsions, comme dans une maladie soudaine; et la crête des vagues avait la couleur sinistre de l’anthrax. La marée montait. Le flot commença de se plaindre lugubrement sur les roches.

Une colère immense s’amassait à l’horizon. L’ardeur du courroux enfla les vagues, et les poussa en désordre les unes sur les autres, comme les paroles de menace sur les lèvres amères d’un tyran. Enfin le faucheur se coucha à travers l’espace,—et tout le ciel fut noir,—noire la mer, épaisse et noire. Entre ces deux abcès mûrs de la tempête, l’espace tremblait sans bruit, dans l’épouvante, morne, hagard, livide. L’écume des vagues fouettait les bords du ciel, comme un nid de vipères dressées contre une coupe de houille. Et la terreur des flots se brisait sur les îlots sombres.

Comme la rumeur d’une ville prise d’assaut, où les femmes et les enfants crient en larmes, tandis qu’on les violente, et où les hommes rendent la vie dans un lourd sanglot, que la mort écrase,—l’Océan retentissait d’une plainte lointaine, et d’un grondement toujours plus proche. Les goélands, qui sont vêtus de deuil, fifres rauques du naufrage, plongeaient de lame en lame, vol alterné de plumes blanches et de plumes noires. Et l’aile blafarde des mouettes sautait et retombait sur la crête des vagues, comme un corps d’écume solide, lancé par les embruns.

En toute hâte, tirant des bords, voici, forçant contre le vent, les barques qui rentrent, poussant de l’Ouest. Elles fuyaient, telles des bêtes dans l’angoisse, quand elles s’élancent dans les fourrés, et traquées par les aboiements plus proches de la meute, s’efforcent, haletantes, de dépister la chasse. Les voiles claquaient; et la quille soulevée se couchait sur le flanc, contre la lame. Les matelots sérieux, les lèvres serrées, calculaient la route et le danger. Enfin, ils n’ont plus qu’à doubler le phare... Et, comme ils disparaissaient à l’entrée du port, la rafale se déchaîna, roulant sur la mer avec la nuit noire; des quatre coins de l’horizon la tempête échevelée bondit, comme une folle qui hurle, précipitée du ciel, emplissant de tumulte et de rage tout l’Océan.

LVII
PAVOIS

A Ker-Joz... Dimanche, juillet.

Le joli matin d’été rit sur la mer et sur les arbres. Déjà la route blonde coule au soleil, comme un ruban de miel, entre les haies, claires d’un bord et de l’autre encore ombreuses. Le ciel est une fleur de lin. Solennellement, Crozon s’avance en grand uniforme: la casquette enfoncée sur le front; son épaisse tignasse moutonne en boucles grises autour des oreilles et sur la nuque. Il est plus large, et roule plus que jamais entre sa jambe infirme et la canne, dont il pique le sol. Sa veste de drap bleue, fermée d’un seul bouton, ne fait que mieux saillir le cercle de la poitrine, du dos et des épaules. La pipe aux dents, il fume et porte de la main gauche un drapeau à demi déployé: jour de fête, jour du Seigneur, beau temps; tout va bien: Crozon pavoise sa maison, avant d’aller à la messe. Il croirait manquer à son devoir, s’il négligeait de le faire, et porter malheur à ce bienheureux pâté de moellons, sa conquête sur la terre, après quarante ans de travail. Au bout de la barrière, un mât bleu et sa double corde: sans lâcher la pipe, Crozon hisse le pavillon, et serre fortement la corde autour de la hampe. Il regarde en l’air, clignant ses petits yeux bleus sous la visière; il est content: la vieille étoffe aux trois couleurs, qui ne sont plus le blanc, le bleu, ni le rouge, mais le gris, le lilas et le rose, tant le soleil les a usées, flotte mollement au gré de la brise; elle tombe et se lève, et retombe dans l’air plus bleu que jamais ne fut bleue chose bleue... Et du même pas, dans le même roulis, pesant sur sa canne, Crozon s’éloigne.

Cependant, les trois petits blonds surviennent en bondissant, eux aussi vêtus en habits du dimanche. Ils se pendent à la corde; ils défont le nœud; riant aux éclats, ils amènent le drapeau, le hissent et le rehissent cent fois. Ils se roulent à terre, quand la corde cède trop vite; et ils s’élancent avec le pavillon, quand il glisse sur la hampe. Leurs yeux d’eau pâle, à fleur de tête, reflètent le mât rond et l’étoffe flottante, comme l’œil fidèle des nouveau-nés et des poulains. Et, tant ils rient, tant ils se démènent que la vache rousse, dans les ajoncs, s’arrête et les regarde, un paquet d’herbe verte aux babines, et demeurant un long moment attentive, sans achever sa bouchée.

LVIII
L’HOMME SANS TÊTE

A Ker Joz..., le 3 novembre.