»Je crois bien: la cabane n’a même plus de toit...»
LXII
GÉORGIQUES
En août, et en automne.
Sortant du bourg, plus d’une fois j’ai vu venir sur le chemin montant une grande Bretonne, au maintien grave, imposante par la taille et la tournure. Son air est celui d’une femme qui ne peut rien craindre, et d’une jeune fille qui ne brave pas ce qu’elle ne redoute point: mais, s’il le faut, elle le regarde en face. Elle est très grande, et d’un blond cendré. Elle est très pâle; et dans son visage aux longs traits la vie tient surtout à la bouche longue, aux lèvres fines, dont les coins sont un peu abaissés. Elle marche d’un pas moins menu qu’à l’ordinaire des femmes. Elle a vingt-six ou vingt-sept ans; et, quand sur la route cette belle paysanne à la mode de Fouesnant rencontre quelques jeunes hommes de Paris qui la regardent de trop près, elle ne rougit point ni ne s’arrête. Mais, poursuivant sans se hâter, elle passe près d’eux; et, tournant à peine la tête, la jeune fille leur donne un long regard, un seul, railleur et tranquille, dont le mince sourire des lèvres relève imperceptiblement la dédaigneuse ironie... «Je ne suis pas celle que vous croyez... Je ne suis pas pour vous... Je ne vous admire pas... Il m’est indifférent d’être admirée... Je ne tiens pas à vous plaire», dit ce léger sourire.
Et son noble port, au plus haut du chemin, où elle est seule, s’avançant d’une démarche si ferme et si calme, révèle une reine rustique.
—Le charme des matins est celui de la vie enfantine et virginale. La beauté des couchants est celle de la mélancolie pensive. L’amour y respire également: tendresse allègre, amour du matin; amour du crépuscule, volupté sensuelle, déchirante souvent et maladive. Les matins sont heureux. Les soirs sont intenses et passionnés.
La délicieuse virginité est la plus matinale des choses. Les matins ne sont si gais qu’à cause de leur trame légère: toute la vie n’y semble qu’à la surface; ainsi la jeunesse est un voile jeté sur une amère profondeur qui n’a point d’âge.
Les matins bondissants sont plus tranquilles que les soirs; et les bruits n’y choquent point. Le crépuscule ardent, le couchant harmonieux n’aspire qu’au silence, et ne l’obtient pas.
Si vraie est la gaieté du matin sur les champs qu’elle n’est pas faite de rires. L’éclat de rire est encore trop violent, et ne dure pas. Les matins ont l’air riant. Comme les enfants, ils ont ces traits épanouis où rayonne le bonheur simple de la créature, qui, pour être mieux senti, n’a garde de se connaître, et en effet ne se connaît pas.
—Après trois jours de pluie et de nuits noires, où l’été semble s’être enseveli,—au tard d’une journée venteuse la lune vierge vient de paraître, svelte et neuve à ravir.