—Voyons, père Brincard, ça ne sortirait pas d'ici... Je n'ai aucune raison d'être agréable au propriétaire de Chanteraine et je vous jure de ne pas vous trahir. Vous pouvez parler à cœur ouvert et en toute sûreté; même, si votre secret m'intéresse, vous ne perdrez pas votre peine et vous n'aurez pas affaire à un ingrat!...

L'ivrogne fixait sur son patron ses petits yeux allumés; on devinait qu'il était partagé entre un reste de méfiance et une violente démangeaison de parler. La mine perplexe, il vidait son verre nerveusement. Son secret commençait peut-être à lui peser; peut-être réfléchissait-il aussi qu'il s'était trop avancé pour reculer... Alléché par les vagues promesses du pépiniériste et cédant à un coup de griserie, il finit par se déboutonner brusquement.

—Bah! s'écria-t-il, je me fie à vous, m'sieu Gerdolle; vous êtes un brave homme, plein de sens, et fin comme un renard... Et vous me baillerez un bon conseil!... En deux mots comme en cent, v'là mon histoire:

«C'était après la déclaration de la guerre, dans le milieu d'août 1870; nous venions d'être battus en Alsace et en Lorraine et le bruit courait partout que les Prussiens marchaient sur Paris. Comme tout le monde, M. Noël Fontenac passait son temps à lire les journaux. A mesure que les mauvaises nouvelles se répandaient, il devenait plus inquiet, plus soucieux, et il y avait de quoi!... Vous savez, ou vous ne savez pas, que le précédent propriétaire de Chanteraine était ce qu'on appelle un «collectionneux». Il aimait les antiquailles et les enfermait dans des vitrines qui garnissaient son salon. Là se trouvaient, en rang d'oignons, des tas d'ustensiles d'or et d'argent, et son domestique de confiance, Antoine, affirmait que toutes ces vieilleries valaient des mille et des cents. Or, les Prussiens avaient la réputation d'être d'effrontés voleurs et de mettre à sac les maisons qu'ils occupaient. Vous comprenez si M. Noël avait le trac, en songeant à ses collections et en apprenant que l'ennemi s'avançait sur la capitale à marches forcées. Tous les matins, il tenait des conciliabules avec Antoine, et on voyait le maître et le valet affairés à ficeler leurs bibelots dans de vieux torchons de laine.

«Un jour, M. Noël m'appela et me commanda de creuser un trou dans une grande corbeille de géraniums qui se trouvait à proximité de la maison.

«—Tu arracheras soigneusement les fleurs, qu'il me commanda, puis tu établiras une tranchée de trois mètres de profondeur sur un mètre de large et trois de long... Mets-toi vivement à la besogne et tâche que tout soit fini ce soir.

«Je me mis donc à remuer la terre vivement. Le soir, le trou était fait et, comme j'enlevais les dernières pelletées, à la brune, on apporta une sorte de malle, haute d'un mètre, plus longue que large, ressemblant quasiment à un énorme cercueil, et on la déposa dans le salon.

«— Maintenant, que me dit M. Noël, tu as bien travaillé, tu peux t'en aller et ta journée te sera comptée double...

«Je suis assez curieux de ma nature, et vous pensez que tout ce micmac m'avait intrigué. Je grillais de savoir ce qu'on allait enterrer là-dedans... Ma foi, après avoir fait semblant de filer, je guettai le moment où ils mangeaient leur dîner pour me cacher dans une resserre où on logeait les grenadiers en hiver, et j'attendis... J'attendis longtemps, en grignotant un quignon de pain qui me restait de mon déjeuner, et je commençais à m'embêter ferme, quand, sur le coup de dix heures, j'entendis ouvrir la porte du salon qui donnait sur le jardin. Pour lors, je sortis de la resserre, à pas de loup. Il y avait de la lune et je vis distinctement mes deux particuliers qui transbordaient la caisse avec précaution et se dirigeaient vers la fosse pratiquée dans la plate-bande. Ils en avaient leur charge, je vous réponds! Ils marchaient à petits pas, ni plus ni moins que des croque-morts qui portent une bière. Arrivés devant le trou, ils y descendirent leur fardeau à l'aide de cordes qu'ils faisaient glisser avec précaution.

«Quand l'objet eut touché le fond, Antoine versa, dans son tablier, plusieurs panerées de déblais et les étendit fait à fait au-dessus du coffre, de façon à obtenir une couche assez épaisse, sur laquelle ils piétinèrent tous deux soigneusement; puis, ils regagnèrent tranquillement la maison. J'en avais assez vu pour être fixé... C'étaient les bibelots précieux qu'ils venaient d'enterrer par peur des Prussiens... Je sautai par-dessus un petit mur de clôture, donnant sur les champs; je me hâtai d'aller retrouver ma bourgeoise qui était fort en peine, et qui m'agonisa de sottises, sous prétexte que je m'étais arrêté au cabaret...»