—Et après? demanda Cyrille Gerdolle, qui avait écouté ce récit avec un intérêt fort vif.
—Le lendemain, je revins à Chanteraine, comme si de rien n'était, et je trouvai M. Noël Fontenac qui montait la garde près du trou, au fond duquel on ne voyait plus que de la terre foulée, mais qui avait singulièrement diminué de profondeur. Mon patron me montra un tout jeune cerisier, qu'on avait déposé près du massif et qui venait probablement de votre pépinière, m'sieu Gerdolle: «Brincard, qu'il me dit, tu vas planter ce cerisier dans la tranchée, que tu rempliras ensuite avec de bonne terre, et, comme il ne faut rien perdre, tu replaceras, tout autour, tes pieds de géraniums.» Fait et dit, je n'eus pas l'air de m'apercevoir de la diminution de la fosse, je plantai le cerisier et les géraniums, et personne, pas même M. Noël, ne put se douter que je connaissais par le menu toute la manigance... Les Prussiens sont venus; ils ont occupé une partie de la maison jusqu'à la signature de la paix; le cerisier avait parfaitement repris et commençait déjà à bourgeonner quand ils sont partis; ils n'y ont vu que du feu.
—Mais, objecta le pépiniériste rêveur, une fois les Allemands décampés, le bonhomme a, sans doute, retiré du trou les objets qu'il y avait enfouis?
—Nenni, le terrain n'a pas été fouillé; M. Noël remettait, probablement, l'opération à des temps plus calmes; et quand il est mort d'un coup de sang, à la fin de 1871, l'arbre était encore dans la corbeille—très dru et bien portant, preuve qu'on n'avait touché à rien...
—Croyez-vous que le fils Fontenac n'ait pas eu connaissance de la cachette?
—Il n'y a pas apparence; il était absent lors du décès de son père, et le vieux est mort subitement, sans avoir eu le loisir d'écrire ses dernières volontés. D'ailleurs, lorsque Simon Fontenac m'a renvoyé, en 1872, le cerisier était encore en place. Comme il n'y avait que moi pour renseigner l'héritier et que je me suis bien gardé de piper, il ne sait rien du tout.
—Pardon; Antoine, le domestique du défunt, a pu parler.
—Non pas, et pour une bonne raison... Pendant le siège, il s'était enrôlé dans les mobilisés et il a été tué à Buzenval...
—Ha! ha!... Alors, le cerisier est toujours au milieu du massif?
—Ça, par exemple, j'en ignore... Ayant été brutalement congédié par Simon Fontenac, je ne me souciais guère de remettre les pieds à Chanteraine... Mais c'est pas difficile de s'en assurer... V'là toute l'histoire, m'sieu Gerdolle... Elle est curieuse, hein? qu'en pensez-vous?