—C'est égal, dit-elle, boudeuse, vous ne tenez pas vos promesses, et on ne peut se fier à vous.

—Clairette, protesta Jacques, ne soyez pas fâchée... Je vous aime tant!

Il avait saisi une main que Clairette ne retirait pas; mais il n'osait ni la serrer dans la sienne, ni encore moins la porter à ses lèvres, bien qu'il en eût grande envie. Jacques était un timide. Élevé soigneusement par une mère très tendre, morte deux ans auparavant, il avait gardé, de cette éducation, des délicatesses toutes féminines, et baiser la main d'une jeune fille lui semblait une privauté trop audacieuse, presque inconvenante.

Ils furent surpris dans cette situation par le retour du Traquet.

—Méfiance! dit le gamin, je viens d'apercevoir le père Gerdolle dans sa pépinière... Si vous ne voulez pas être pigés, brusquons les adieux et cavalons-nous!...

Cette fois, les deux mains se serrèrent précipitamment, les yeux échangèrent un regard tendrement douloureux; puis le frère et la sœur s'esquivèrent, et Jacques resta pensif au pied de la meule...

En affirmant que ses lettres étaient en lieu sûr et que personne ne les lirait, le pauvre garçon se trompait cruellement. Depuis le commencement des vacances, Cyrille Gerdolle, instruit de la présence de Clairette à Chanteraine, surveillait de très près les faits et gestes de son garçon. L'intimité de Jacques avec Landry, malgré la différence d'âge, lui parut d'abord suspecte. Sans en avoir l'air, il redoubla d'attention, épia les allées et venues du Traquet et acquit la conviction qu'une correspondance clandestine était établie entre son fils et la fille de Simon Fontenac. Continuant habilement son métier d'espion, il suivait Jacques comme son ombre, et quand le rhétoricien se retirait dans sa chambre, le pépiniériste le guettait en appliquant un œil au trou de la serrure; si bien qu'un beau matin il vit son héritier extraire d'un pupitre un paquet de lettres nouées par une faveur rose. Le rhétoricien les parcourait lentement l'une après l'autre; quand il fut au bout de sa lecture, il réintégra le paquet dans la cachette, soupira et ferma le pupitre à double tour.

Cyrille Gerdolle n'était pas gêné par les scrupules, et, d'ailleurs, il se croyait tout permis, au nom de l'autorité paternelle. Le jour même du rendez-vous préparé par le Traquet, le pépiniériste, ayant constaté l'absence de son garçon, s'introduisit dans la chambre de travail et se dirigea tout droit vers le pupitre. A l'aide d'un ciseau, il fit sauter lestement la serrure, s'empara de la correspondance de Mlle Fontenac et s'en alla, sans remords, la lire parmi les arbres de sa pépinière.

Après s'être séparé de ses amis, Jacques regagna lentement le logis et gravit l'escalier qui menait à sa chambre. Encore tout entrepris par les ivresses du tête-à-tête, il éprouvait le besoin de continuer son extase d'amour, en se délectant à la lecture des lettres de Clairette. Mais à peine eut-il jeté un coup d'œil sur sa table qu'il s'aperçut du désastre. La serrure avait été forcée et les lettres avaient disparu. Suffoqué, indigné, mais ne soupçonnant pas quel pouvait être l'auteur de cette violation de domicile, il bondit dans l'escalier et arriva au seuil du jardin, juste au moment où Cyrille Gerdolle revenait de sa promenade en sifflotant.

—Papa! s'écria-t-il, hors de lui.