—Je vais y apprendre un métier, mon oncle, afin de gagner ma vie.
La figure de l'avare s'éclaircit un peu.
—Bien, fit-il, tu veux travailler… Bien cela, petite, et d'autant mieux que ce n'est pas dans les habitudes de ta famille… Et les Mauprié te laissent partir sans regret, hein?
—C'est moi qui ai demandé à m'en aller; je ne voulais pas abuser de l'hospitalité de ma tante… Il faut apprendre à se suffire à soi-même, quand on est pauvre.
—Pauvre!… pauvre! grommela le vieillard qui crut saisir un reproche dans ces derniers mots, à qui la faute?… Si ta mère et ta tante m'avaient écouté autrefois, elles n'auraient pas épousé leurs hâzis[3] de verriers, et elles s'en seraient mieux trouvées… Enfin, continua-t-il en se radoucissant, tu as pris le bon parti, qui est de travailler quand on est jeune… C'est comme cela que j'ai fait; j'ai quitté Lachalade à ton âge, avec mon paquet sur le dos… J'allais à B…, comme toi… Eh! eh! il y a eu de cela quarante-deux ans à la Chandeleur dernière…
Il poussa un soupir, croisa ses longs doigts sur ses jambes et se mit à regarder le foyer à demi éteint où scintillaient parfois encore quelques points lumineux. Cette allusion à sa jeunesse l'avait rendu songeur; il resta longtemps silencieux. Gertrude embarrassée ne savait si elle devait s'en aller. A un mouvement qu'elle fit pour quitter sa chaise, M. Renaudin releva la tête.
—Quoi! tu veux déjà partir, s'écria-t-il… Attends encore un peu, je n'ai pas tout dit.
Il contempla un moment la jolie figure étonnée et attentive de sa nièce; on eût dit que ses regards se rafraîchissaient en se reposant sur ces cheveux soyeux, sur ces yeux limpides et rêveurs, sur cette petite bouche souriante… Il se leva péniblement et effleura de sa main ridée et tremblante les bandeaux crêpelés de Gertrude.
—Comme tu as de beaux cheveux blonds! soupira-t-il. Va, rassieds-toi encore un peu; mes yeux ne sont pas souvent réjouis par la vue de la jeunesse… Arrête-toi un peu ici. Qui sait quand nous nous reverrons?
Il secoua tristement la tête, et il y eut de nouveau un moment de silence. On entendait la bise se lamenter dans la cage de l'escalier.