—Tiens, dit-il, voici mille écus; serre-les soigneusement… C'est une somme!… Hélas! c'est de bon or fin, gagné à la sueur de mon front… Mais je ne veux rien épargner pour tranquilliser mes vieux jours… Quand je saurai que sa fille est à l'abri du besoin, je serai soulagé et je retrouverai mon sommeil perdu. Écris-moi souvent, tiens-moi au courant de tout, et s'il faut encore de l'argent, eh bien, j'en enverrai encore!… Je veux dormir, dormir en paix!

Gertrude alla fermer le secrétaire et rendit la clef à son oncle.

—Tu es une brave fille, toi, murmura le vieillard. Viens que je t'embrasse!… Et maintenant, va te reposer deux ou trois heures. Dès le fin matin, Pitois te réveillera et vous repartirez vivement.

Elle prit congé de lui, en lui promettant de faire de son mieux pour bien remplir sa mission. Comme elle allait fermer la porte, elle se retourna en entendant M. Renaudin qui l'appelait encore, et elle aperçut le vieillard soulevé sur son séant, pâle, décharné, et dardant vers elle ses yeux soupçonneux.

—Surtout, Gertrude, murmura-t-il en posant un long doigt maigre sur ses lèvres minces, garde-moi le secret!

VII

En promettant à son oncle de remplir jusqu'au bout la mission dont elle s'était chargée, Gertrude avait suivi la première impulsion de son cœur. Elle avait vu le vieillard malade et tourmenté; il s'agissait de rendre le calme à cette conscience troublée et en même temps de soulager une misère secrète;—sa bonté naturelle avait dicté sa réponse; émue jusqu'aux larmes, sans réfléchir plus longuement, elle avait promis tout ce qu'on lui demandait. Elle se conduisait ainsi toujours d'après les rapides mouvements de son cœur; le sentiment parlait et elle obéissait brusquement; la réflexion venait plus tard.—Ce fut le lendemain seulement, sur la route de B…, qu'elle commença de songer aux moyens d'exécution. Tout d'abord elle fut arrêtée par une première difficulté: son oncle avait exigé qu'elle tînt la chose secrète; elle se trouvait par conséquent obligée d'agir seule, et de plus, afin de prévenir des questions indiscrètes, elle devait s'acquitter de son mandat avant de rentrer chez les demoiselles Pêche. Il allait falloir prendre une chambre à l'auberge, ne sortir qu'à la nuit pour éviter les rencontres, en un mot s'entourer de précautions dont les apparences équivoques répugnaient à sa nature droite et ouverte. Toute dissimulation lui était odieuse; il lui semblait que Xavier n'eût pas été satisfait de la voir engagée dans cette aventure. Si elle avait pu s'arrêter à Lachalade et le consulter!… Mais elle avait promis le secret, et d'ailleurs Pitois et Fanchette ne l'avaient pas quittée un seul moment.

Tandis que le cheval trottait, elle relut l'adresse que son oncle lui avait remise. Les indications laconiques, griffonnées sur le papier, étaient ainsi conçues:—«Femme Finoël,—côte de Polval, la dernière maison à gauche en montant vers les bois.»—Heureusement l'endroit était peu fréquenté, et Gertrude en s'y rendant à la brune ne risquait pas d'être reconnue. Elle acheva de se rassurer en songeant qu'elle pourrait s'arrêter à une auberge peu éloignée de la côte de Polval, et que la voiture n'aurait pas à traverser la ville. «D'ailleurs, se disait-elle, dès que j'aurai remis de l'argent à cette pauvre femme, ma tâche sera finie, et demain je pourrai rentrer chez mademoiselle Pêche.»

Elle descendit dans le faubourg, au Chêne-Vert, et résolut de monter à Polval sur-le-champ. En décembre la nuit vient vite; dès quatre heures et demie, la jeune fille enveloppée dans sa mante et sa capeline put s'acheminer vers la maison de la femme Finoël. Du reste, le ciel était sombre, le froid piquant, et la neige qui tombait menue ôtait aux passants tout désir de curiosité. Tandis qu'elle gravissait la rampe déserte et resserrée entre deux coteaux de vignes, Gertrude se demandait, non sans une vague inquiétude, qui elle allait rencontrer dans cette maison isolée et comment elle y serait reçue. Elle n'était point peureuse, et à Lachalade elle avait l'habitude de sortir seule à toute heure et par tous les temps. Dans la circonstance, ce qui la rendait anxieuse, c'était le mystère même dont elle était obligée de s'entourer, c'était l'inconnu… Elle frissonnait en apercevant à travers l'obscurité les petites maisons à mine lugubre, adossées aux vignes, et noires sur le fond neigeux de la colline.

Encore quelques pas dans la neige et le vent, et elle atteignit le terme de son voyage. Ce devait être là, car plus haut on ne distinguait aucune habitation, et les bois commençaient à une portée de fusil. Elle s'arrêta un moment pour considérer ce logis de pauvre apparence. Les murailles étaient faites de torchis et la toiture, trop lourde pour elles, les avait rendues toutes ventrues et menaçantes. A travers les volets clos de deux étroites fenêtres, une faible lueur indiquait que la maison était habitée. Gertrude gravit un escalier aux marches branlantes et prêta l'oreille. Il lui semblait entendre un bruit plaintif, mais le vent soufflait si fort dans la gorge de Polval, qu'elle ne pouvait distinguer si ce gémissement venait de l'intérieur ou du dehors. Elle frappa; point de réponse. Elle appuya alors sa main contre la porte qui céda, et le vent la poussa pour ainsi dire dans le couloir obscur… Les gémissements partaient réellement de la chambre contiguë, dont une ligne lumineuse révélait l'entrée. C'étaient des pleurs de femme mêlés à des cris d'enfants, et cette double plainte remua si profondément Gertrude qu'elle oublia tout à coup sa peur. Elle ouvrit précipitamment la porte de la chambre et se trouva en face d'un spectacle navrant.