—Celui-là est loin!… Et pourtant, murmura-t-elle d'un air sombre, nous étions mariés, mariés à l'église et à la mairie;… mais la misère l'a effrayé… Il est parti, il y a deux mois, et je n'ai plus entendu parler de lui.
Elle regarda Gertrude qui fit un geste de surprise.
—Il ne faut pas lui en vouloir, s'écria-t-elle vivement, j'ai été bien heureuse avec lui dans les premiers temps!…
—Mais il vous a abandonnée, et c'est une lâcheté!
Rose Finoël haussa les épaules.
—Dans ma famille, c'est notre lot d'être abandonnées… Ma mère l'a été par son amant, moi, par mon mari… Je remercie le bon Dieu de m'avoir donné un garçon,… les filles sont trop malheureuses!…
Elle jeta un regard plus doux sur l'enfant endormi à son côté.
—Voyez-vous, reprit-elle, il ressemble à son père… Quoique Finoël m'ait laissée là, je ne peux pas lui en vouloir… Je l'aime toujours!… Nous avons été si heureux ensemble dans les commencements! Nous autres, pauvres gens, il ne faut pas nous mesurer avec la même aune que les gens à l'aise… A quinze ans, j'étais orpheline et je gagnais mon pain dans une filature, et si vous saviez ce que c'est que la vie de fabrique pour les filles!… Je m'étonne de n'y être pas devenue plus mauvaise… Quand j'ai connu Finoël, j'avais déjà vingt-sept ans, et lui n'en avait que vingt-trois… J'étais trop vieille pour lui, mais alors je n'y pensais pas, je l'aimais comme une folle… Oh! les premiers temps de notre mariage! Nous allions, le dimanche, goûter dans les petits bois du Juré et nous revenions bras dessus bras dessous par la route de Combles et la Ville-Haute… Comme les tilleuls sentaient bon!… Voyez-vous, j'ai eu bien des maux depuis, mais j'oublie tout quand je pense à ces six mois-là. Six mois!… et puis on l'a renvoyé de la fabrique, et le cabaret l'a pris. Alors sont arrivés les mauvais jours, les gros mots, les batteries. Je suis devenue grosse; notre location finissait à Noël et on menaçait de nous mettre dehors… Un matin il est parti… On dit qu'il est allé en Alsace… Je lui pardonne tout en pensant à nos six mois de bon temps!
Elle ferma les yeux et reposa sa tête sur le traversin. L'expression farouche de sa physionomie s'était adoucie, et Gertrude, la voyant s'assoupir, se jeta sur le matelas préparé par la voisine. Elle s'endormit profondément et ne s'éveilla le lendemain matin qu'aux cris de l'enfant qui demandait à boire…
Trois jours après, au moment où Gertrude quittait son auberge pour se rendre chez Rose Finoël, le facteur lui apporta une lettre de l'oncle Renaudin. Le vieillard la priait de prendre soin de la mère et de mettre l'enfant en nourrice; il lui indiquait en même temps l'adresse d'une femme de Beauzée, qui se chargerait volontiers du marmot et qui était déjà prévenue de sa prochaine arrivée; enfin, il terminait en lui recommandant prudence et discrétion.—Le même jour, Gertrude, voyant Rose plus calme, lui parla de la nécessité de faire suivre à son enfant un régime plus salutaire et l'amena peu à peu à l'idée d'une séparation. La malade poussa un long soupir: