—Oui, vous avez raison, répondit-elle, il faut qu'une autre femme le nourrisse de son lait… Je ne veux pas qu'il souffre et je consens à tout… Laissez-le-moi seulement encore un jour ou deux. Je sens que je n'irai pas plus loin…

En effet, elle s'affaiblissait visiblement; heure par heure, la vie abandonnait son corps épuisé. Le lendemain, vers le soir, elle appela Gertrude et la pria de lui apporter l'enfant. Elle regarda le marmot de toute la force de ses yeux déjà voilés par l'agonie, puis elle dit:

—Promettez-moi de le porter vous-même à la nourrice… Pauvre petiot, je meurs trop tôt pour lui!… Je ne sais pas qui vous a poussée à me vouloir du bien, mais je vous en supplie, n'abandonnez pas mon enfant!… Si je m'en vais avec l'idée que vous aurez soin de lui, je mourrai tranquille.

Gertrude la rassura et lui promit de veiller elle-même sur l'orphelin.

—Merci, reprit Rose Finoël en cherchant la main de la jeune fille et en essayant de la serrer dans sa main glacée, vous êtes bonne, vous!… Je souhaite que vous ayez une vie heureuse. Moi, je n'ai eu que six mois de bon… le reste n'a été que fatigue et misère… un cauchemar après six mois de beaux rêves!… A cause de ce bon temps-là je pardonne à ceux qui m'ont mise au monde… Mais je suis lasse, bien lasse… Donnez-moi encore le petiot que je l'embrasse… Et maintenant adieu à tout!

Après une courte agonie, elle s'endormit du sommeil suprême…

Tandis que la vieille voisine veillait la morte, Gertrude courait au bureau de la voiture de Clermont et retenait une place pour Beauzée. On lui en promit une pour le lendemain au soir. Comme elle sortait du bureau, une femme surgit de l'ombre du porche et parut l'examiner. Gertrude hâta le pas, un secret pressentiment lui disait qu'elle était suivie; en effet, en tournant la tête, elle aperçut une forme vague qui marchait dans la même direction qu'elle. Alors la peur la prit, elle se mit à courir, et, s'engageant dans les petites rues qui avoisinent Polval, elle ne suspendit sa course qu'après avoir eu la certitude qu'on avait perdu sa trace. Cet incident redoubla son désir de partir au plus vite et de sortir enfin de la situation fausse où elle se trouvait.

L'enterrement eut lieu le lendemain: Gertrude n'y assista pas. Le soir venu, elle paya largement la vieille, et, n'emportant de cette maison qu'une boucle des cheveux de la morte, comme un souvenir pour le petit, elle partit avec l'orphelin, chaudement emmailloté, qui se plaignait doucement et qui finit par s'endormir au roulis de la voiture.

Le trajet de B… à Beauzée n'est pas bien long et la nuit n'était pas trop avancée quand Gertrude frappa à la porte de la nourrice. C'était une forte gaillarde, femme d'un rémouleur. Comme elle était prévenue, elle reçut l'enfant sans trop d'étonnement ni de questions. Elle avait l'air d'une brave femme, et elle promit de choyer le nourrisson comme s'il eût été à elle. Gertrude lui donna tout l'argent qu'elle demanda, et, après lui avoir indiqué son adressa à B… et lui avoir fait de minutieuses recommandations, elle repartit par le courrier du matin.

Il lui tardait de rentrer à son magasin. Pâlie et affaiblie par plusieurs nuits de veille, elle éprouvait néanmoins une certaine satisfaction en se sentant secouée par les cahots du courrier. Elle se disait qu'elle avait rempli jusqu'au bout et sans encombre sa triste mission, que son oncle serait content d'elle, qu'elle allait enfin pouvoir reprendre sa vie régulière, et qu'elle pourrait penser librement et tout le jour à Xavier. Elle se sentait soulagée d'un poids énorme, et quand la voiture s'arrêta dans la rue de la Rochelle, ce fut avec bonheur qu'elle sauta sur le trottoir, courut prendre son paquet à l'auberge, et se dirigea vers la maison des demoiselles Pêche.