Il s'élança dehors et bientôt elle entendit son pas s'éloigner et s'affaiblir. Alors la douleur de Gertrude, violemment contenue par son orgueilleuse volonté, put faire explosion. Elle tomba à genoux, sa poitrine se dégonfla, les larmes qui l'étouffaient commencèrent à jaillir, et bientôt ses joues furent inondées. Elle se disait que tout était fini… Dans les jours ternes et tristes de sa jeunesse, le seul coin de ciel bleu, le seul rayon de soleil était l'amour de Xavier, et voilà que les nuages s'épaississaient et que le coin d'azur disparaissait pour toujours. Un vent mortel venait de souffler sur ses rêves; l'avenir ne lui apparaissait plus que comme une plaine nue, désolée et glaciale, et elle avait froid au cœur. Le souvenir cuisant de ce qui venait de se passer faisait frémir tout son corps. Elle se reprochait par moments d'avoir été trop emportée et trop fière; elle aurait voulu courir après Xavier, mettre ses mains dans les siennes, appuyer son front à son épaule, et tout lui conter doucement, humblement… Puis tout d'un coup, l'air accusateur, les paroles brèves de son cousin lui revenaient à la mémoire, et son orgueil se réveillait.
—J'ai fait ce que je devais, se disait-elle; s'il a pu me soupçonner un instant, c'est qu'il ne m'estimait pas assez. Si son amour avait été violent comme le mien, aurait-il pu croire à de simples apparences? Il aurait dû tout nier d'abord et me défendre. Il aurait dû accourir vers moi comme un consolateur, et non comme un juge plein de défiance. C'est ce que j'aurais fait moi, si on l'eût calomnié… Je l'aurais soutenu contre les accusations du monde entier… Lui, au contraire, n'a pas même cru à mes affirmations. Il s'est montré plus sensible aux calomnies de mes ennemis qu'à mes protestations énergiques… Non, il ne m'aime pas, il ne m'a jamais aimée!
De nouvelles larmes plus amères ruisselèrent le long de ses joues, et elle tomba dans un profond désespoir. Elle ne fut tirée des préoccupations de sa douleur que par les cris du marmot qui demandait sa nourrice. Elle courut à lui, le prit dans ses bras et le couvrit de caresses et de larmes.
—Pauvret! lui disait-elle, tu es la cause innocente de mes chagrins, mais je ne t'en veux pas… La promesse que j'ai faite à ton grand-père et à ta mère est le seul lien qui me rattache à la vie… Va, je ne t'abandonnerai pas… Tu seras ma seule consolation!
Xavier, pendant ce temps, rentrait chez lui dans un état à faire pitié. Il était à la fois irrité et désespéré. En franchissant le seuil de l'atelier, il vit les vases de faïence encore garnis des branches de houx dont il les avait parés pour fêter Gertrude. Il arracha les rameaux verts et les foula aux pieds; puis il jeta un marteau tout au travers du panneau qu'il était en train de sculpter.
—Plus de travail! murmurait-il, plus de rêves, plus rien!
Et, ne pouvant plus supporter la vue de l'atelier qui lui rappelait tout ce qu'il voulait oublier, il s'enfuit dans les bois.
Il allait comme un fou, cherchant à ne plus penser, ou du moins à secouer et à confondre ses pensées par l'agitation d'une course fiévreuse. Il plongeait au plus épais du fourré; les branches mortes craquaient sous ses pieds; il brisait les ronces tendues d'arbre en arbre, il heurtait le tronc des bouleaux endormis dans la brume et se déchirait les mains aux buissons de houx. Rien ne ralentissait sa marche, il aurait voulu ne s'arrêter jamais. Le taillis fit place à la futaie; les grands hêtres dressèrent autour de lui leurs longues files de piliers gris et silencieux; leurs ramures, décharnées par le vent du nord, s'étendirent comme une voûte au-dessus de sa tête. Il s'enfonça dans cette ombre, espérant n'en jamais voir la fin. La futaie avait l'aspect désolé que donnent aux bois les journées pluvieuses de l'hiver: un sol jonché de feuilles mortes, des cimes noyées dans le brouillard, pas une herbe, pas un oiseau… Il allait toujours, glissant le long des ravins, franchissant les ruisseaux grossis par les pluies; rien ne le lassait.
—Plus loin! plus loin! se disait-il.
Il finit par atteindre la lisière de la futaie, et aperçut devant lui un plateau nu, solitaire, horriblement triste. Tout à coup les branches d'un roncier s'écartèrent, et Xavier vit bondir dans la bruyère un chevreuil que le bruit de ses pas avait effrayé. Il fut pris d'une sorte de vertige: