La petite église était pleine de fraîcheur et d’ombre, malgré le rutilant soleil caniculaire qui chauffait la place et la rue des Fermiers, où les toits en auvent découpaient une mince bande d’ombre bleue en avant des façades. L’humidité avait mis çà et là des taches de moisissure verte sur les murs de la nef blanchis à la chaux ; et les dalles disjointes du pavé, récemment arrosé par la femme du sacristain, exhalaient une odeur de terre mouillée. Dans le coin le plus obscur, en face de l’autel de la Vierge, se dressait la triple ogive du confessionnal de M. le curé Cartier. Autour, quatre ou cinq dévotes, les unes sur des chaises, les autres agenouillées sur la marche de l’autel, priaient, la tête dans les mains. De la place où elles étaient, on pouvait voir obliquement le maître-autel, où une jeune fille époussetait les vases de fleurs artificielles ; les tableaux du chemin de croix accrochés aux piliers ; les rangées de bancs de chêne noirci ; et, tout au fond, près du bénitier, le porche ouvert et cintré, dont la baie ensoleillée était coupée verticalement par les deux cordes tombant du clocher. Un pieux silence régnait sous la nef, interrompu seulement par un bruit de chaises dérangées avec précaution, ou par la toux discrète d’une des prieuses de la chapelle.

Une femme sortit du confessionnal avec la démarche contrite et soulagée d’une personne qui vient de nettoyer sa conscience, et alla se prosterner devant l’autel. Mme Lebreton avait posé son paroissien sur le dossier de sa chaise, elle s’était levée et pénétrait à son tour dans l’un des compartiments de chêne bruni. Elle s’agenouilla sur le marchepied, les mains jointes, appuyées à la tablette vermoulue, la tête légèrement inclinée de manière à ne pas regarder le confesseur en face. Quelques secondes après, la planchette qui masquait le vasistas treillissé glissa sur ses rainures ; et Mme Adrienne distingua dans l’ombre les deux yeux perçants du curé, ainsi qu’un bout de surplis blanc.

Elle se signa : — Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché.

Le curé, qui, d’un coup d’œil, avait reconnu à quelle pénitente il avait affaire, s’assujettit sur son siège, poussa un soupir, dégagea ses mains des larges manches de son surplis, puis se recueillit pendant que la veuve balbutiait très bas : « Je confesse à Dieu tout-puissant, à la bienheureuse Marie toujours vierge, et à vous, mon père, que j’ai beaucoup péché par pensées, par paroles et par actions… » Puis, d’une voix sourde mais nette, elle commença l’aveu de ses fautes : — négligences, murmures, distractions pendant l’office, mouvements de colère ou de coquetterie, lectures profanes, pensées légères ; tout le menu détail des péchés d’habitude qu’une femme bien élevée peut commettre ; — puis elle s’arrêta.

— Est-ce tout ? murmura le prêtre d’une voix âpre.

— Je crois que oui, mon père… Je m’accuse de tous ces péchés et de ceux que j’ai pu oublier ; j’en demande pardon à Dieu, et à vous, mon père, la pénitence et l’absolution, si vous m’en jugez digne…

Le curé s’agitait sur son siège : il reprit de sa voix rude, en dardant sur sa pénitente ses yeux renfoncés, qui luisaient comme les prunelles d’un chat au fond d’une cave :

— Êtes-vous bien sûre de m’avoir révélé toutes les infirmités de votre cœur ? N’avez-vous point omis volontairement des fautes qui vous paraissent vénielles, mais qui, aux yeux de Dieu, sont mortellement graves ?… Vous vous êtes accusée tout à l’heure de pensées et de désirs imprudents… A quelle occasion et de quelle façon vous sont-ils venus ?

Mme Adrienne baissa la tête, rougit et balbutia.

— Il ne faut pas, insista sévèrement le prêtre, qu’une fausse honte vous empêche de confesser tous vos péchés. N’oubliez pas que vous êtes au tribunal de la pénitence ; que vous devez découvrir à votre juge toutes les plaies de votre âme, lui en révéler les causes avec leurs circonstances aggravantes, sans rien déguiser ni diminuer… Si un coupable respect humain vous arrête, je vais vous questionner et vous me répondrez.