— Eh bien ! on a raison ! s’écria-t-il, et c’est l’exacte vérité… Je vous aime !

Elle restait immobile, confuse, étourdie. Cet aveu d’amour, — le premier qu’on lui eût adressé, — l’effrayait à la fois et l’enivrait. Elle l’écoutait comme une musique étrange et suave ; elle n’osait remuer, comme si elle eût craint, au moindre mouvement, de faire envoler cette sensation nouvelle, qu’elle savourait avec la volupté inquiète particulière aux joies défendues.

— Oui, continua-t-il en se penchant vers elle, je vous aime !… Et vous l’auriez toujours ignoré, si d’autres, plus clairvoyants que vous, ne s’en étaient aperçus.

Involontairement, elle fit un signe de tête. Etait-ce pour affirmer sa complète ignorance ou, au contraire, pour insinuer qu’elle avait tout deviné bien avant les autres ?… Ce fut dans ce dernier sens que Francis Pommeret interpréta ce geste mystérieux, car, avec une hardiesse qui démentait l’humilité de ses paroles, il s’assit près d’elle.

— Quoi ! vous le saviez ? s’écria-t-il.

Elle ne pouvait parler ; les mots s’arrêtaient dans sa gorge sèche. Pour toute réponse elle joignit ses deux mains avec une expression suppliante, comme pour lui demander de ne pas la questionner davantage. Ce mouvement laissa à découvert son visage, et, dans ses yeux profonds, Francis vit rouler deux larmes qui ne tombèrent pas, mais qui disparurent dévorées par la flamme des regards et par la chaleur des joues couvertes de rougeur.

— Vous le saviez ? répéta-t-il, et je vous fais pleurer !… Ah ! laissez-moi vous demander pardon de tout le chagrin que je vous cause.

La vue de ces yeux brillants et humides, de ces joues brûlantes lui faisait perdre le sang-froid à son tour. Il s’était agenouillé devant Mme Adrienne, et, malgré une muette résistance, il avait dénoué les mains de la jeune femme et les serrait dans les siennes.

Maintenant le péril du tête-à-tête se compliquait de sensations plus aiguës et plus troublantes. La pression des mains étroitement serrées, le frôlement de cette robe de dévote, le contact des genoux d’Adrienne, tout cela formait un ensemble de séductions irrésistibles pour un jeune homme rendu plus entreprenant par six mois de sagesse. Mme Lebreton lui semblait plus charmante encore que le jour de leur promenade au clair de lune, et il en était positivement amoureux. Quant à elle, jamais elle n’avait éprouvé ce qu’elle ressentait en ce moment. Cette brusque explosion d’amour la prenait au dépourvu ; toute neuve à de pareilles émotions, elle restait désarmée et prise de vertige. La lourdeur endormante produite par l’atmosphère de cette chaude après-midi de juillet la rendait plus faible encore. — Un silence profond régnait dans la petite pièce hermétiquement close ; derrière les persiennes et le store, on devinait, à une vague réverbération dorée, la violence du soleil du dehors, baignant de sa clarté implacable le jardin aux fleurs à demi pâmées. Entre la vitre et la mousseline du rideau, une mouche emprisonnée bourdonnait, se taisait et bourdonnait de nouveau. Et à travers ce silence, Francis, toujours agenouillé et de plus en plus grisé, jetait de brèves paroles, décousues, à peine articulées, comme un refrain toujours pareil et toujours délicieux :

— Je vous aime !… Vous êtes ma seule préoccupation… ma seule adoration !