C’était Zélie, la femme de chambre, dont la figure discrète et un peu hypocrite s’encadra dans l’entre-bâillement de la porte.

— Pourquoi avez-vous frappé ? demanda avec irritation Mme Adrienne, dont l’orgueil s’était soudain exaspéré à la pensée de cette précaution inusitée et injurieuse… Ne pouviez-vous entrer tout simplement comme d’habitude ?

— Je venais annoncer à madame que le dîner était servi, et je croyais, je craignais…

— Cela suffit !… Une autre fois dispensez-vous de ces excès de zèle…

Et, comme pour prouver qu’elle était au-dessus de pareilles suppositions, elle ajouta en se tournant à demi vers Francis :

— Mettez un second couvert ; M. Pommeret dîne avec moi.

V

Les premières semaines d’août avaient été très orageuses ; la pluie était tombée en abondance, et les jardins de la Mancienne en étaient encore tout ruisselants. L’Aubette, brusquement grossie, ayant changé en torrents les cascatelles du parc, les pelouses gardaient les traces limoneuses de ce soudain débordement. L’ouragan avait endommagé les arbres ; des jonchées de brindilles et de feuilles vertes couvraient la surface de la pièce d’eau, et les rosiers, courbés au ras du sol, laissaient traîner dans le sable leurs touffes de roses épanouies. — Nu-tête, les jupes relevées au-dessus de la cheville, Mme Lebreton visitait les plates-bandes mouillées, constatant les dégâts, promenant ses mains protégées par de vieux gants dans les trochées terreuses, relevant ici une tige couchée, donnant plus loin un coup de sécateur. Elle avait coupé, chemin faisant, deux œillets rouges et les avait attachés à son corsage. Sa démarche avait quelque chose de plus léger et de plus allègre que de coutume. Ses yeux bruns scintillaient, ses joues mates s’étaient nuancées de rose. De même que l’orage avait rafraîchi l’air et la verdure, on eût dit qu’il avait donné à Mme Adrienne un revif de jeunesse et d’épanouissement. Tandis qu’elle visitait ses massifs effondrés et ses parterres défoncés, elle entendit le sable crier sous un pas lent et mesuré ; elle tourna la tête et aperçut l’abbé Cartier à l’extrémité d’une allée.

Le long corps émacié du prêtre s’enlevait en noir sur la verdure ; la pleine lumière semblait augmenter encore sa maigreur austère et sa physionomie ascétique. Mme Lebreton, qui ne l’avait pas revu depuis l’après-midi du confessionnal, c’est-à-dire depuis près de trois semaines, ne put dissimuler son embarras. La rougeur de ses joues s’accentua, pendant que le curé, ramenant les plis de sa soutane flottante et soulevant son tricorne, l’abordait avec un salut cérémonieux et compassé.

— Bonjour, monsieur le curé, murmura-t-elle d’une voix un peu émue, comment vous portez-vous ?