A cette question brusquement posée, Adrienne rougit et resta un moment silencieuse. Les petits yeux renfoncés du prêtre étaient fixés sur elle, et l’embarras de Mme Lebreton n’échappait pas au perspicace abbé Cartier. Il devina qu’elle s’était vantée en annonçant comme certaines les intentions matrimoniales du jeune Pommeret.
— Ah ! ah ! ce beau mariage n’est pas aussi avancé qu’on essayait de me le faire croire ! songea-t-il en jouissant du trouble où il avait jeté son interlocutrice.
— Rien ne presse encore, murmura-t-elle… Je vous ferai prévenir quand l’époque sera fixée.
— Le plus tôt sera le mieux ! reprit-il. Je suis votre serviteur, madame.
Il la salua et se retira, laissant Mme Adrienne toute contristée et pensive. Le soleil avait beau illuminer le jardin, elle voyait tout en noir maintenant, et les paroles du prêtre lui avaient assombri le reste de sa journée.
C’est dans cet état de songerie anxieuse que Francis Pommeret la trouva, lorsqu’à la tombée de la nuit il arriva à la Mancienne.
Ainsi que l’avait insinué le curé, il y passait maintenant presque toutes ses soirées. De temps à autre, il y entrait ostensiblement, au grand jour, comme quelqu’un qui va rendre une visite ; le plus souvent il s’y glissait à la nuit close, après avoir fait un long détour par le chemin de la Grand’Combe. Il s’introduisait alors par la petite porte du parc, entre-bâillée juste à point pour lui livrer passage. Il croyait ainsi dépister l’attention du village, et il se figurait naïvement que personne ne se doutait de son manège. Les amoureux sont pleins de ces illusions enfantines ; ils sont persuadés que, pour n’être pas vus, il leur suffit d’avoir la bonne intention de ne pas se laisser voir. Ces subterfuges d’autruche qui s’imagine être invisible parce qu’elle enfouit sa tête dans un buisson, ne trompaient plus personne à Auberive. Chaque soir, le garde-général était épié secrètement. On savait exactement l’heure à laquelle il entrait à la Mancienne, le temps qu’il y passait, le chemin qu’il prenait pour en sortir ; et le curé n’avait rien exagéré en affirmant que l’imprudente conduite des deux amoureux commençait à exciter une sourde indignation chez les petites gens comme chez les notables du bourg.
A la lueur de la lampe posée dans un coin du salon, Francis Pommeret remarqua bien vite les sourcils froncés d’Adrienne et l’expression de tristesse répandue sur sa physionomie.
— Qu’avez-vous ? lui demanda-t-il en l’attirant près de lui.
Il lui avait pris les mains et la regardait tendrement en face.