— J’ai reçu la visite du curé, répondit-elle, et il m’a dit des choses qui ont teint mes idées en noir.

— Je n’aime pas cet homme, s’écria Francis ; il est haineux et rancunier comme tous les gens bilieux… Sa bile malfaisante s’extravase jusque dans ses moindres paroles… Qu’a-t-il encore inventé pour vous mettre l’âme à l’envers ?

— Il n’a rien inventé, malheureusement !… Il s’est contenté d’appuyer durement le doigt sur la plaie, en me rapportant tout le mal qu’on pense de moi et en me reprochant d’être un objet de scandale pour sa paroisse.

— L’abbé Cartier prend ses désirs pour des réalités… Il cherche à vous éloigner de moi, parce qu’il devine que je vous aime.

— Il n’a pas eu grand’peine à le deviner, reprit Mme Adrienne avec un sourire attristé, car je le lui ai moi-même déclaré.

— Quelle imprudence ! s’exclama le garde-général ; il va le répéter dans toutes les maisons d’Auberive !

— Il n’aura pas besoin de le répéter, poursuivit-elle en secouant la tête, tout le village sait déjà à quoi s’en tenir sur notre compte… Je ne suis ni sourde ni aveugle, et je remarque bien que les gens d’ici ne sont plus les mêmes pour moi. Rien ne m’échappe, ni la froideur réservée de mes anciennes relations, ni les regards sournois et les chuchotements des paysans quand je passe dans les rues, ni les précautions injurieusement discrètes de mes domestiques… On me juge, on me juge sévèrement, et je l’ai mérité… La malignité publique ne se marque pas encore ouvertement, parce qu’ici la population est timide, mais il ne faut qu’une circonstance malheureuse pour tout faire éclater… Je ne vous reproche rien, mon ami, ajouta-t-elle en voyant la figure de Francis se rembrunir, je ne regrette rien !… Même dans cette situation tristement fausse, je me trouve heureuse de vous avoir connu… Mais je ne voudrais pas que cette enfant que j’ai adoptée et qui va revenir ici aux vacances, je ne voudrais pas que Denise fût exposée à entendre blâmer ma conduite, ni qu’elle fût témoin de quelque fâcheux éclat… Aussi j’envisage sérieusement les choses et je pense qu’il faut prendre un grand parti.

— Quel parti ? murmura le jeune Pommeret, qui se méprenait sur le sens de cette allocution et avait une mine allongée… Il croyait qu’elle allait lui dire de rompre et il se voyait déjà banni de la Mancienne.

— Francis, reprit-elle d’une voix un peu tremblante, mais dont le ton s’était néanmoins haussé et devenait vibrant, m’aimez-vous bien fort ?… Non pas comme un enfant qui se monte la tête pour la première femme qu’il trouve à son gré, mais comme un homme sérieux, loyal ?… M’aimez-vous d’un amour solide et durable ?

— Je vous adore ! répondit-il en lui baisant les mains et en les retenant dans les siennes, et rien ne pourra me séparer de vous.