— En ce cas, mon ami, il faut imposer silence aux mauvaises langues et rendre notre situation nette, inattaquable… Il faut nous marier le plus tôt possible.

Francis Pommeret eut un mouvement d’effarement qui lui fit lâcher les mains de Mme Adrienne. Il fut pris d’un soudain éblouissement, et dans un éclair il vit, comme du haut d’une montagne, le riche domaine de la Mancienne, le parc, les bois, les fermes et les prés, les rentes et les sacs d’écus étalés à ses pieds, tandis qu’une invisible voix lui chuchotait à l’oreille : « Toutes ces richesses sont à toi, toi, pauvre hère, le sixième enfant d’une famille de petits bourgeois, où, de tout temps, on a tiré le diable par la queue !… » Cela dura à peine deux secondes, puis les réflexions vinrent coup sur coup avec une rapidité électrique.

Il faut rendre cette justice au garde-général que jamais l’idée d’un si merveilleux dénoûment n’avait été sérieusement agitée dans son esprit. Il n’était ni cupide ni ambitieux. Chez ce garçon sanguin et bien portant, l’amour du plaisir prédominait sur les facultés raisonneuses et calculatrices. Il avait été entraîné vers Mme Lebreton, non point par l’arrière-espoir d’un beau mariage, mais par ce premier et tumultueux bouillonnement d’un sang chaud qui pousse un jeune homme de vingt-quatre ans, bien équilibré et bien en point, à courtiser une femme jeune encore et très désirable, — surtout quand cette personne possède seule, dans un pays perdu, cette grâce féminine et cette élégance mondaine qui sont un assaisonnement de plus pour un vaniteux et un voluptueux de l’espèce de Francis. Il avait vu dans cette conquête un moyen de satisfaire ses appétits de plaisir, tout en passant son temps confortablement, et il n’avait jamais regardé au-delà. Maintenant qu’il avait atteint le sommet où il avait rêvé de s’élever et qu’il entrevoyait de nouvelles perspectives non prévues, il en était plus ébloui qu’émerveillé. Il n’avait guère jusque-là songé sérieusement au mariage, et la pensée de se lier pour toujours, quand il avait à peine tâté de la vie, le rendait tout d’abord plus méditatif qu’enthousiaste.

Mme Adrienne regardait avec inquiétude sa mine hésitante et songeuse.

— Vous ne me répondez pas ! balbutia-t-elle d’une voix étranglée.

— Pardon ! dit-il enfin… Songez que je suis pauvre comme Job et que vous êtes, à ce qu’on prétend, trois fois millionnaire… Si j’accepte le bonheur que vous m’offrez, les envieux et les malveillants m’accuseront de vous avoir épousée pour votre argent… Voilà ce qui me fait hésiter.

Les yeux bruns de Mme Lebreton jetèrent à Francis deux regards baignés de tendresse et de reconnaissance. Elle lui savait gré d’un pareil scrupule ; elle triomphait de cette réponse qui faisait tomber à plat les méchantes insinuations du curé, et lui montrait les côtés délicats et fiers du caractère de l’homme qu’elle aimait.

— Cher ! reprit-elle en saisissant les mains de Francis, je vous remercie de m’avoir répondu franchement et je vous aime encore davantage… Si de pareilles considérations vous font hésiter, que dirai-je donc, moi, qui ai dix ans de plus que vous ? L’âge met entre nous une bien autre disproportion que la fortune… Je vous aime mieux que vous ne m’aimez !… En insistant sur cette misérable question d’argent, vous allez me faire croire que vous avez plus d’amour-propre que d’amour… Je suis aussi orgueilleuse que vous, et cependant j’ai mis mon orgueil sous mes pieds pour me donner à vous tout entière.

Il allait répliquer et protester. Elle lui ferma gentiment la bouche avec sa main.

— Taisez-vous ! chuchota-t-elle avec un accent passionné qui chatouilla délicieusement Francis… D’abord, monsieur, je ne veux pas vous mettre le poignard sur la gorge… Ne parlons plus de cela, ce soir ; mais réfléchissez-y sérieusement, et demain seulement rapportez-moi votre réponse.