Elle l’entraîna dans les allées du parc silencieux et noir, sous un ciel encore lourd et orageux. Les massifs sentaient déjà l’automne ; les phlox à demi séchés, les roses-thé qui s’effeuillaient et les clématites épanouies imprégnaient l’air d’une odeur amollissante, d’un alanguissement endormeur, qui auraient énervé des résolutions plus énergiques que celles du jeune Pommeret. Tenant le bras de Mme Adrienne serré contre son bras, il écoutait rêveusement le glou-glou des ruisseaux qui coulaient sous les ponts rustiques ; il regardait dans l’écartement des grands marronniers sombres la façade blanchissante de la Mancienne. La lampe du salon éclairait d’une lueur orangée la porte-fenêtre du rez-de-chaussée, et, dans cette obscurité mystérieuse, l’habitation avait un air plus somptueux et plus imposant encore. Francis songeait qu’il n’avait plus qu’un mot à dire pour que toute cette opulence fût à lui ; en même temps, avec un mouvement d’orgueil satisfait, il se remémorait sa première visite à la Mancienne, quand, morfondu par la bise de février et esseulé, il s’était arrêté sous ces mêmes arbres, et avait jeté son premier regard de convoitise sur les jardins et la maison…
Ils étaient assis depuis longtemps déjà sur un banc rustique et s’y oubliaient, quand l’horloge sonna onze heures. Mme Adrienne reconduisit le jeune homme jusqu’à la petite porte, et, lui serrant les deux mains avec une énergie un peu nerveuse :
— A demain soir ! lui dit-elle.
Francis Pommeret regagna, par des ruelles détournées, la promenade d’Entre-deux-Eaux. Tout le bourg paraissait endormi. Le ciel était couvert, et les branches touffues des tilleuls plongeaient la promenade dans des ténèbres si noires que le garde-général avait grand’peine à se maintenir au milieu de la chaussée qui sépare les deux bras de l’Aube. Au tournant qui domine l’abreuvoir, un obstacle à la fois élastique et résistant fit soudain trébucher Francis, et, n’eût été le tronc d’un tilleul auquel il se raccrocha, il aurait pris un bain au plus bel endroit de la rivière. Après s’être remis sur pied, il essaya en tâtonnant de se rendre compte de la cause de sa chute, et reconnut qu’une corde avait été tendue à hauteur des genoux, en travers du chemin, de façon à faire faire un plongeon dans l’Aube à quiconque suivrait nuitamment et étourdiment le chemin d’Entre-deux-Eaux. Il articula un violent juron. Au même moment, il entendit de gros éclats de rire résonner aux fenêtres obscures de la maison voisine. Evidemment, c’était pour lui qu’on avait préparé ce traquenard, et les mauvais plaisants qui lui avaient joué ce tour se gaussaient de sa mésaventure, croyant que leur farce avait pleinement réussi. — Quand il arriva au seuil de son auberge, il trouva contre l’ordinaire la porte fermée aux verrous, et, pour la faire ouvrir, il dut heurter assez longtemps à coups de poing, tandis que le gros rire agaçant continuait dans la maison d’en face. — Les gens de l’auberge étaient sans doute de connivence avec les farceurs qui avaient tendu la corde, car ce fut seulement au bout de cinq minutes que la maîtresse d’hôtel, tout habillée, daigna ouvrir. Elle feignit un étonnement gouailleur.
— Quoi ! c’est vous, monsieur le garde-général ? Eh bien ! vrai, je ne vous savais point dehors, et il y a beau temps que je vous croyais mussé dans votre lit !
Tout en parlant, elle soulevait son lumignon et examinait Francis des pieds à la tête, pensant le trouver trempé comme une soupe.
Il lui arracha le lumignon des mains et monta, furieux, dans sa chambre.
— Adrienne a raison, pensa-t-il en se déshabillant, il faut clore le bec à ces gens-là, qui deviennent insolents ; ce soir, ils se sont attaqués à moi ; demain, si je n’y mets ordre, ils s’attaqueront à elle.
Le dimanche suivant, un peu avant la grand’messe, les paysans, qui badaudaient sur la place en attendant le dernier coup, virent l’appariteur ouvrir le grillage du cadre où l’on affichait les actes de la mairie, et y coller une demi-feuille de papier timbré couverte d’écriture. Les curieux se rapprochèrent et lurent, avec un émoi que trahissaient de confuses exclamations, la première publication de mariage projeté entre « Pierre-François Pommeret, garde-général des forêts, demeurant à Auberive, — et Laurence-Marie-Adrienne Ormancey, veuve en premières noces de Marcel Lebreton, demeurant à la Mancienne, même commune. »
Mlle Irma Chesnel, qui, de la fenêtre du bureau de poste, observait les hochements de tête et les ricanements des paysans attroupés, ne put résister à la curiosité qui la démangeait et alla, cheveux au vent, se mêler au groupe qui s’amassait devant le grillage municipal. Elle déchiffra lentement le griffonnage du maître d’école. Quand elle retraversa la place, elle avait le nez pincé et les coins des lèvres tombants.