— Ça y est, ma chère ! s’écria-t-elle en rentrant dans le bureau où sa sœur ficelait les paquets de son courrier ; elle l’épouse, ils sont affichés !

— La sotte ! s’exclama à son tour la receveuse des postes en maniant au-dessus de la flamme son bâton de cire à cacheter.

— C’est égal ! reprit Mlle Irma, qui crevait de dépit… il y a des gens qui ont de la chance, et le garde-général peut se flatter d’avoir fait un beau rêve !… Je lui souhaite beaucoup de plaisir avec une femme qui a dix ans de plus que lui !

— Ma chère, répliqua sentencieusement Mlle Chesnel aînée, tandis qu’elle étendait sa cire sur les ficelles croisées, à cheval donné on ne regarde pas la bride… C’est elle que je plains : elle fait une sottise et elle s’en mordra les doigts !

VI

Il avait été convenu entre Mme Lebreton et Francis que ce dernier profiterait de la quinzaine des publications pour se rendre chez ses parents et solliciter leur consentement au mariage. Comme on le pense bien, cette formalité ne souleva de la part de la famille Pommeret aucune objection. L’union projetée était une trop belle affaire, et trop inespérée, pour ce couple bourgeois qui avait élevé ses six enfants à la sueur de son front. Le père et la mère Pommeret ne songèrent pas même une seconde à s’offusquer de la disproportion d’âge existant entre leur fils et sa fiancée et à se demander si ce mariage, où la jeunesse était d’un côté et l’argent de l’autre, offrait de sérieuses chances de bonheur pour l’avenir. Les millions de Mme Lebreton les aveuglaient sur tout le reste. Ils embrassèrent Francis avec des larmes de félicité et se hâtèrent de publier pompeusement par toute la ville la nouvelle de cette bonne aubaine. Un seul détail gâtait leur satisfaction : — en présence des dispositions peu bienveillantes de la population d’Auberive, Mme Adrienne avait désiré que la noce se fît le plus simplement du monde, sans aucune cérémonie et sans autre invitation que celle des quatre témoins. Il fut décidé que Mme Pommeret mère, pour raison de santé, garderait la maison et que le père seul se rendrait à Auberive, la veille de la célébration. Ces dispositions une fois arrêtées, Francis, muni des bénédictions et des recommandations maternelles, prit, dans le courant de septembre, le train qui devait le ramener à Langres.

Lorsqu’il arriva à l’hôtel, la voiture d’Auberive était déjà partie ; comme la matinée était belle et qu’il avait de bonnes jambes, le garde-général n’eut pas la patience d’attendre un second départ, et résolut de gagner sa résidence à pied par la traverse. Ce voyage pédestre est d’autant plus agréable qu’à partir de la seconde moitié de la route on chemine sous bois, à travers la magnifique forêt de Montavoir, ce qui, à la mi-septembre, est une agréable promenade, même pour les gens peu sensibles aux beautés du paysage.

Le ciel était clair ; le sol, baigné par les abondantes rosées du matin, avait une élasticité qui aidait à la marche. Un léger vent d’est caressait les ramures déjà dorées des hêtres, éparpillant çà et là les premières feuilles tombantes. Les taillis humides exhalaient cette odeur anisée de champignon qui est particulière aux bois en automne. Francis, mis en bonne humeur par le beau temps et par la pensée soulageante d’être à peu près débarrassé des corvées préliminaires du mariage, cheminait allègrement. Il avait atteint les hautes futaies qui s’étendent entre Auberive et Rouelles, et, descendant les lacets qui zigzaguent jusqu’au fond de la Grand’Combe, il pouvait apercevoir déjà, entre les branches, les prairies où on fauchait les regains, les toits violets de la Mancienne et les premières maisons du bourg, sur lesquelles planait une fumée ensoleillée. Comme il tournait brusquement l’un des angles du sentier, il entendit dans le fourré un fracas de branches brisées, et, le forestier se réveillant soudain en lui, ses sourcils se froncèrent à la pensée qu’on commettait, à son nez et à sa barbe, un délit dans sa forêt. Voulant au moins tancer le délinquant, il s’engagea vivement dans le taillis, écarta d’une main impatiente les cépées de cornouillers et parvint jusqu’à une étroite éclaircie où un spectacle inattendu s’offrit à ses yeux ébaubis.

A la fourche maîtresse d’un robuste pommier sauvage, une étrange créature féminine était juchée. Sans pitié pour la santé du fruitier qu’elle avait pris d’assaut, elle cassait de belles branches chargées de pommes vertes, et les distribuait libéralement à deux gamins en haillons, vautrés au pied de l’arbre, qui détalèrent précipitamment dès qu’ils eurent entrevu le garde-général. La cueilleuse de pommes, empêtrée dans les ramures touffues, ne pouvait se tirer d’affaire avec la même facilité. Elle s’accrocha à l’une des branches, abaissa violemment les feuillées, et, se voyant bloquée sur son perchoir, elle demeura un moment bouche béante.

C’était une jeune personne à laquelle, à première vue, Francis donna quatorze ou quinze ans. Elle paraissait en effet à peine sortie de l’adolescence. Ses épaules, sa poitrine plate et sa taille mince n’avaient pas encore pris tout leur développement ; ses mains rouges, emmanchées à de longs bras, semblaient d’autant plus démesurées qu’elles sortaient des manches étriquées et trop courtes d’un corsage taillé en blouse. Pourtant la partie inférieure du corps, déjà plus complètement formée, indiquait qu’après l’achèvement de la croissance tous ces angles étaient destinés à disparaître : les hanches s’arrondissaient sous la jupe collante, et, grâce à la posture de cette fillette perchée sur sa branche, les jambes pendantes et bien modelées montraient leurs chevilles finement attachées à deux pieds mignons et cambrés, chaussés de bottines dont plusieurs boutons avaient sauté. — La tête, qui passait à travers le feuillage, était pour le moins aussi originale que la toilette de cette créature. — Une figure longue au nez retroussé, à la bouche très rouge et largement fendue ; deux grands yeux fauves, un front busqué, des mâchoires saillantes, un teint blanc semé de taches de son, et, comme encadrement, une épaisse chevelure rousse, frisée comme une toison et moutonnant jusqu’au dessous des épaules ; — puis, dans la bouche, dans les ailes du nez, les fossettes des joues et les prunelles des yeux, un éclair d’audace et de malice passant rapidement par intervalles, comme passe un coup de soleil sur la plaine par une journée de vent.