— Oui, lui cria-t-elle, si vous repassez par ici, entrez à la Mancienne, je vous présenterai à maman !

— Et à votre beau-père ? ajouta ironiquement Francis en s’éloignant.

— Oh ! lui !… Voilà pour lui ! s’exclama-t-elle en passant rapidement l’un de ses doigts sous son nez avec un geste de gamine.

Elle avait changé de posture. Maintenant à genoux, le dos incliné, le cou tendu, accrochée d’une main à un brin de noisetier, elle regardait le garde-général descendre lentement à travers les cépées qu’il dépassait de la tête. Les pupilles dilatées de la fillette avaient la fixité sournoise et l’éclair anxieux de celles du chat quand il oblique le corps et penche la tête pour observer un objet dont la nouveauté l’intrigue et l’émeut. Ses lèvres s’étaient entr’ouvertes avec cette expression demi-rêveuse que les primitifs donnaient fréquemment à leurs têtes de vierges. Elle écoutait sonner sur les cailloux le pas ferme de ce beau garçon aux mains soignées, à la taille bien prise et aux yeux de velours. Elle s’inclinait davantage pour le suivre plus longtemps dans le sentier en pente. Quand il eut disparu à un tournant, et que le bruit de ses pas se fut amorti dans l’éloignement, elle se rejeta en arrière, assise sur ses talons ; et, les bras croisés sur sa poitrine d’adolescente, elle resta immobile dans la lampée de soleil qui la baignait tout entière.

Les rayons presque perpendiculaires faisaient pétiller ses cheveux roux comme s’ils eussent été chargés d’étincelles électriques. Le ciel, débarrassé des nuées du matin et devenu tout bleu, brasillait. L’air était presque aussi brûlant qu’en été, et là où la terre était nue, il en sortait une chaude vapeur transparente, à travers laquelle les troncs d’arbres et les brins d’herbe semblaient trembloter dans une silencieuse ondulation. Déjà roussies, les fougères exhalaient à l’entour une odeur de cassis mûr. La forêt était pleine de bruissements sourds : crépitements de faînes tombantes, serpentements de couleuvres ou d’orvets dans les feuilles sèches, grignotements d’écureuil rongeant une noisette ou de mésange épluchant une branche moussue…

Denise, les paupières mi-closes, essayait de reconstituer par le souvenir la figure de ce jeune homme, qui avait traversé comme une apparition les feuillées encore remuées de son passage. De temps en temps, elle rouvrait les yeux, les emplissait de soleil ; puis, quand elle était éblouie au point de ne plus voir les objets que cernés d’un cercle d’azur foncé, elle refermait ses paupières et ruminait de nouveau ses souvenirs. Un doux meuglement de vache dans les prés la réveilla de cette extase. A côté d’elle, un petit lézard vert s’était étalé sur les ronces et s’enivrait de lumière. Elle aspira longuement l’odeur des regains qui montait de la prairie, secoua sa chevelure brûlante et chercha un coin d’ombre sous les noisetiers. Elle s’y traîna paresseusement sur les genoux, se tapit sous la ramée, puis, arrachant à pleines mains des poignées d’herbe fraîche, elle referma les yeux et se renversa tout de son long sur la pelouse dans l’attitude abandonnée d’un jeune animal qui sommeille…

Pendant ce temps Francis regagnait d’un pied leste son auberge d’Auberive. Il y secouait la poussière de la route, procédait à sa toilette et s’attablait affamé devant son déjeuner. Quand il se fut rafraîchi et restauré, il passa une redingote et redescendit vers la Mancienne. Il entra sans se faire annoncer dans le petit salon, où il surprit Mme Lebreton debout sur le perron du jardin, regardant la route et épiant l’arrivée du courrier.

— Quoi ! c’est vous ? s’écria-t-elle, surprise et joyeuse, la voiture n’est pas encore passée ; comment donc êtes-vous venu ?

— A pied, répondit Francis ; je n’ai pas eu la patience d’attendre le second départ.

Elle lui prit les mains. Elle l’examinait en souriant, et le jeune homme à son tour l’enveloppait d’un long regard plus calme et plus attentif, s’étonnant de la trouver moins jeune qu’au jour où il l’avait quittée. Pourtant elle n’avait pu s’envieillir en une quinzaine. Peut-être était-ce la lumière crue du jardin qui accentuait traîtreusement les fils argentés de la mèche blanche plantée au milieu des cheveux bruns de la veuve, et marquait davantage ces petites rides aux coins des paupières, ces menus points noirs tavelant les ailes du nez comme les piqûres d’une pêche mûrie ?