Il se hâta de l’entraîner dans la pénombre du petit salon. Il lui enlaça la taille avec l’un de ses bras, l’attira vers lui, et la baisant sur les yeux :
— Chère, lui dit-il, mon père sera ici lundi, et mardi nous serons mari et femme.
— Ah ! s’écria-t-elle en se serrant bien fort contre lui, il me tarde que tout soit fini !… Vous ne vous doutez pas des misères qu’on m’a faites ici depuis les publications. Tout le pays s’est tourné contre moi. On dirait, ma parole, qu’en vous épousant je frustre ces gens-là de je ne sais quelles espérances !… Il n’est pas d’avanies dont ils ne m’aient accablée. Chaque matin, je trouve sur les murs du parc des inscriptions injurieuses ou des plaisanteries grossières, crayonnées au charbon. Le juge de paix, qui me convoitait sans doute, me donne tort dans mes discussions avec les paysans qui empiètent sur mes champs. Le curé se permet contre moi des allusions perfides en pleine chaire, et les dames de la poste me tournent le dos… Oh ! continua-t-elle, en essuyant des larmes qui roulaient dans ses yeux, les vilaines gens et l’odieux village !… Je n’y mettrai plus les pieds dès que nous serons mariés… Nous irons habiter, à Rouelles, l’ancien château qui m’appartient en propre, et où les ouvriers travaillent déjà à notre installation… J’en ai assez, de la Mancienne et d’Auberive !… N’est-ce pas votre avis ?
Involontairement Francis s’était rembruni. Cette propriété de la Mancienne, si agréablement située et si confortable, allait donc lui échapper avant qu’il eût pu en jouir, et ce serait là un des premiers effets de ce mariage qui lui faisait tant d’envieux ! L’idée de s’enterrer à Rouelles, dans un vieux château perdu à la lisière des bois, lui souriait médiocrement. Néanmoins il s’était promis de ne pas se laisser dominer par des considérations matérielles ; il mettait son amour-propre à paraître complètement désintéressé, et il fit contre fortune bon cœur.
— Chère Adrienne, répondit-il, je tiens pour sage et excellent tout ce que vous déciderez, et je vivrai heureux partout où nous serons ensemble.
Elle le fit asseoir sur le divan et se blottit près de lui, les mains dans ses mains.
— Parlons d’autre chose, murmura-t-elle, parlons de vous !… Êtes-vous content de votre voyage ? qu’a dit votre famille en apprenant vos projets ?
— Ma famille a été enchantée… ma mère a dû vous écrire ; elle a pleuré de joie et elle regrette que sa mauvaise santé ne lui permette pas de venir vous embrasser.
— Ainsi on ne vous a fait aucune objection ?
— Aucune.