Francis se retourna brusquement vers Denise, qui poussa un cri :
— Vous ! comment c’est vous ? s’exclama-t-elle furieuse.
Elle était devenue cramoisie et ses grands yeux s’ouvraient démesurément.
— Mon Dieu, oui, répliqua ironiquement le garde-général. Est-ce que cela vous fâche, que je ne sois pas aussi vieux que vous le pensiez ?
— Vous vous êtes moqué de moi, je vous déteste ! cria Denise ; — et, lâchant la main d’Adrienne, elle alla se jeter avec un emportement farouche sur le divan, enfouit son visage dans les coussins, et se mit à fondre en larmes.
— Eh bien ! qu’a donc cette petite ? demanda Mme Lebreton, en se tournant d’un air ébahi vers Francis.
— Ce n’est rien, répondit-il… Mlle Denise et moi, nous nous sommes déjà rencontrés tout à l’heure : elle, au haut d’un arbre, moi, dans le chemin… Elle m’en veut sans doute de ce que je lui ai caché mon nom… Elle croquait des pommes vertes de si bon cœur, que j’aurais été désolé de troubler son déjeuner par une nouvelle désagréable…
DEUXIÈME PARTIE
I
Rouelles est un village d’environ deux cents feux. Séparé d’Auberive par une des plus belles futaies du canton, il est bâti à la naissance d’un vallon et s’enfonce comme un coin dans la forêt de Montavoir, qui l’enserre de trois côtés dans un cirque de pentes boisées. A l’extrémité de l’unique rue, et un peu à l’écart, se dresse l’ancien château : un bâtiment carré, trapu, aux hautes toitures de tuiles, précédé d’une cour herbeuse, et flanqué aux deux ailes de tourelles en forme de pigeonniers. La maison d’habitation est peu confortable. Les pièces du rez-de-chaussée sont glaciales en hiver et d’une fraîcheur de cave en été. Quand le vent souffle de l’ouest, sa longue plainte traverse le vestibule et monte lamentablement dans la cage de l’escalier. Les chambres hautes sont plus logeables. Leurs murailles tendues de vieilles tapisseries reçoivent parfois la visite du soleil qui achève de faner leurs couleurs passées ; les lits à baldaquin, les massives armoires de chêne ou de poirier sculpté, les fauteuils Louis XVI recouverts de cretonne, les peintures des trumeaux et des dessus de portes donnent à cette partie de l’appartement un aspect vénérable et intime qui semble presque hospitalier, à côté de la mine rébarbative des pièces du rez-de-chaussée. Pourtant la vue qu’on a des fenêtres n’est rien moins qu’aimable et riante : un jardin bordé de charmilles rabougries et orné de buis taillés en pyramide, un parterre où les plantes poussent plus en feuilles qu’en fleurs, un verger plein de pommiers rongés de mousse, qui ne produisent du fruit que tous les trois ans ; puis une prairie spongieuse, infestée par les prêles, et, à l’extrémité de cette langue de pré, un petit étang qui confine aux lisières de la forêt.