Cet étang est la tristesse même. Les grands joncs qui lui font une ceinture frissonnante empiètent chaque année plus avant. Des fonds vaseux colorent d’une teinte lourde et plombée le peu d’eau stagnante qu’on aperçoit entre les quenouilles des massettes et les feuilles aiguës des sagittaires. Peu de plantes fleuries, à cause de l’ombre constamment projetée par les arbres du bois ; mais, dans le voisinage, de sombres touffes de ciguë, des souches de saules aux moignons noirs, et deux ou trois aulnes dont les racines rougeâtres semblent saigner dans l’eau brune. Au printemps, la morelle qui niche dans les joncs fait entendre vers le soir son gloussement plaintif ; en hiver, des bandes de canards sauvages viennent s’y ébattre ; en été, des chœurs de grenouilles y coassent en plein soleil dans les vases à demi desséchées. En toute saison, cette onde traîtresse et endormie, qui n’a ni la limpidité ni les honnêtes glouglous de l’eau courante, et cette verdure aqueuse, qui ne possède ni la santé ni la gaîté des végétations poussées en terre ferme, imprègnent d’une mélancolie malsaine ce coin de forêt, en même temps qu’elles inquiètent et arrêtent désagréablement le regard. Aussi l’étang figure-t-il dans la nomenclature locale sous un nom en harmonie avec sa physionomie tragique : on l’appelle la Peutefontaine[1].

[1] Peut, peute, en patois langrois, laid, mauvais, méchant.

C’est cependant cet endroit maussade et solitaire qu’Adrienne avait choisi pour y passer sa lune de miel, — moitié par rancune et dépit contre les gens d’Auberive, et moitié aussi par une sorte de tendresse égoïste. Elle voulait avoir Francis tout à elle ; jouir à son aise, sans être dérangée par des curieux ou des importuns, de cette floraison d’amour éclose à l’arrière-saison. La passion qui éclate tard chez des femmes ardentes et concentrées comme l’était Mme Lebreton, absorbe l’organisme tout entier et a des exigences d’autant plus impérieuses qu’elles ont été plus longtemps contenues. Cette Langroise à l’écorce dure et au cœur brûlant, demeurée moralement vierge depuis sa puberté jusqu’à trente-quatre ans, avait une faim de tendresse et d’affection exaspérée par un jeûne de dix-huit années. Aussi l’isolement de Rouelles ne l’effrayait-il pas ; elle l’eût volontiers souhaité plus complet et plus absolu encore, croyant fermement que Francis Pommeret était possédé autant qu’elle du désir de la solitude à deux, et n’ayant remarqué ni la grimace ni le sourire contraint du garde-général à la première visite qu’il fit dans sa nouvelle résidence.

Adrienne avait, du reste, mis tous ses soins à embellir le vieux château. Les ouvriers y avaient travaillé nuit et jour pendant le mois de septembre, et si le paysage environnant était forcément resté le même, l’intérieur de l’habitation avait été heureusement transformé : tapis épais du haut en bas de l’escalier, doubles fenêtres, doubles portes capitonnées, bourrelets et paravents partout ; on s’était ingénié à trouver des préservatifs variés contre le vent et le froid. Les pièces du bas, aérées, séchées, tendues à neuf, avec des sièges bas et moelleux, des portières à toutes les portes, d’amples rideaux drapés aux fenêtres, avaient un aspect de luxe cossu et réconfortant, que réchauffaient encore de grosses bûches de hêtre flambant clair sur les chenets des hautes cheminées.

A la Saint-Michel, après un voyage de huit jours dans la petite ville qu’habitait la famille Pommeret, les nouveaux mariés s’installèrent au château. Mme Adrienne avait poussé son mari à envoyer sa démission à l’administration des forêts, et il y avait consenti sans peine, trouvant qu’il aurait assez affaire d’administrer ses propres futaies. — Denise, naturellement, avait accompagné sa famille adoptive à Rouelles. Elle s’était remise assez vite du choc que lui avait causé la mystification de Francis, et, après quelques jours de bouderie, elle avait daigné faire la paix avec lui.

Après avoir regimbé à l’idée de ce mariage et déclaré à qui voulait l’entendre qu’elle détestait Francis Pommeret, Sauvageonne avait eu un de ces complets revirements familiers à sa nature fantasque, faite de contradictions, d’exagérations et de brusques sautes d’humeur. Maintenant elle paraissait ravie de se retrouver quasi en famille et de jouer à la petite fille avec les deux époux. Le peu de développement de sa poitrine, ses toilettes et ses gaucheries de pensionnaire, faisaient accepter ses caresses fougueuses et ses hardiesses comme des joueries sans conséquence. Dès le matin, avec l’impétuosité d’une chèvre sauvage, elle se précipitait dans la chambre où les nouveaux mariés étaient encore couchés. Les yeux fauves et largement ouverts de Denise observaient curieusement les deux têtes voisines l’une de l’autre, dans le grand lit tendu de vieille cretonne. Brusquement elle sautait au cou d’Adrienne, s’amusait à décheveler les nattes modestement roulées sous le filet de sa mère et à les répandre sur l’oreiller ; puis, avec un emportement passionné, elle lui couvrait de baisers les joues, le cou et les bras. Accoutumée depuis longtemps à ces façons peu réservées, Adrienne prenait le parti d’en rire, mais Francis en éprouvait une gêne singulière. Souvent le soir, après dîner, dans la salle déjà assombrie, Denise s’attaquait à lui directement et le lutinait, au grand amusement de Mme Pommeret, qui voyait avec une innocente satisfaction sa rebelle Sauvageonne s’humaniser peu à peu et traiter amicalement celui qu’elle avait regardé d’abord comme un intrus. Tandis qu’assis sur le divan, il était en train de fumer, Denise sautait d’un bond sur ses genoux, lui arrachait le cigare des lèvres, le lançait par la fenêtre ; puis, exagérant encore son parler enfantin, elle disait à Pommeret qu’il était aussi son petit père, qu’elle ne lui laisserait de repos que lorsqu’il aurait juré d’aimer sa petite fille et de ne jamais la gronder. Quand il s’était exécuté :

— Vous êtes gentil, ajoutait-elle, et pour la peine je vais vous embrasser.

Alors, plantant ses coudes sur les épaules de Francis, elle lui prenait la barbe des deux mains et lui déposait deux brusques baisers sur les joues.

Parfois, poussé à bout, il rabrouait durement la jeune fille, et cela finissait par une scène de colère et de larmes. Denise frappait du pied, sortait en claquant les portes, et le lendemain on ne la voyait pas de la journée. Elle s’enfuyait dans les bois et passait ses rages en courses vagabondes à travers la forêt, qu’elle connaissait aussi bien que les plus vieux bûcherons. Elle liait amitié avec les délinquants, les sabotiers, les charbonniers, toute la population boisière. Elle déjeunait de pommes de terre cuites sous la cendre d’un fourneau, faisait son dessert de cornouilles, d’alises et de noisettes glanées dans les fourrés, et ne rentrait qu’à la nuit tombante, échevelée, demi-déchaussée, le corsage dégrafé et la robe en lambeaux, rapportant avec elle comme un âpre parfum de plantes brisées et d’herbes foulées. Ses yeux s’illuminaient, ses narines palpitaient ; elle avait dans la cambrure des reins et dans l’allure quelque chose d’une faunesse. On eût dit que la sauvagerie et les passions nomades qui avaient été le lot des générations de bûcherons dont elle sortait s’étaient accumulées en elle et faisaient soudain explosion. Un jour, on entendit du côté de la lisière une galopade furieuse, puis on vit déboucher du taillis une génisse que Sauvageonne avait rencontrée dans une clairière et sur laquelle elle chevauchait. S’accrochant aux jeunes cornes, battant des talons les flancs de la bête exaspérée, traînant encore après ses vêtements des lianes de ronces ou de chèvrefeuilles arrachées au passage, elle traversa au galop l’unique rue de Rouelles, tandis que les paysannes effarées joignaient les mains, et elle ne s’arrêta, rouge et haletante, que dans la cour du château, où la génisse affolée s’abattit sur le pavé.

Au retour de ces escapades endiablées, elle restait pendant des heures blottie sur un canapé du salon, les jambes repliées, une main enfoncée dans ses cheveux roux, l’œil mi-clos, observant les mouvements et les moindres gestes de Francis Pommeret. Celui-ci, mal à l’aise sous l’espionnage incessant et muet de ce regard, où passait par intervalles un regard malicieux, finissait par devenir nerveux et souhaitait qu’elle reprît le chemin des bois, au risque de l’y voir commettre de nouvelles frasques. Néanmoins, tout en maugréant contre la petite peste qui mettait le désordre dans son intérieur et faisait damner les domestiques, il subissait l’indéfinissable attraction de Sauvageonne. Il lui trouvait quelque chose de l’âpreté de ces pommes vertes qu’elle croquait lorsqu’il l’avait rencontrée pour la première fois. Séduit et choqué en même temps, il s’offensait et s’alarmait de ses allures trop libres, de la dangereuse familiarité qui s’établissait entre elle et les gens de tout âge et de tout sexe travaillant aux bois. Souvent, par les brumeuses matinées d’octobre, quand il la voyait cheminer en tapinois vers les sentes de la forêt et s’y enfoncer sournoisement, après un oblique détour, d’étranges imaginations lui montaient au cerveau ; de vagues soupçons, pareils à ceux d’un mari jaloux, le poussaient à suivre Denise et à surveiller de loin ses allées et venues sous bois.