Une après-midi, ayant remarqué que la jeune fille, après avoir vagué distraitement autour de la Peutefontaine, venait de prendre le chemin d’une coupe en pleine exploitation, il fut de nouveau tracassé par ses craintes soupçonneuses et, voulant en avoir le cœur net, il sortit précipitamment afin de retrouver la trace de la fugitive. Au bout de cent pas, il l’aperçut escaladant comme un chat les pentes très raides de la tranchée et franchissant d’un bond les murgers qui couronnaient la crête du bois. — Peut-être, avec ce flair particulier aux animaux et aux sauvages, devina-t-elle qu’on la suivait et voulut-elle dépister son espion ; toujours est-il qu’elle fit deux ou trois crochets par des laies transversales et qu’au bout de quelques minutes elle mit l’ancien garde-général en défaut. Cependant, par esprit de contradiction ou par malice, afin de railler le trop curieux beau-père, de temps à autre sa voix de soprano aigu partait soudain, en manière de bravade, du fond d’une combe ou de l’épaisseur d’un taillis, et un houp ! sonore résonnait au loin, comme un signal lancé par Sauvageonne à quelque personnage mystérieux.

Après avoir marché une demi-heure, quasi à l’aveuglette, guidé seulement par les appels bizarres de Denise, qui imitait tantôt le trémolo de la huppe et tantôt la double note mélancolique du coucou, Francis déboucha enfin dans la coupe qui occupait les deux pentes d’une gorge arrosée par une source dont on distinguait çà et là le miroitement bleuâtre. A deux cents pas du taillis, on apercevait une loge de sabotier. Les ouvriers venaient de manger la soupe et flânaient aux entours de leur chantier ; l’un d’eux, allongé sur une jonchée de fougère, faisait la sieste. Tandis que Francis inspectait d’un rapide coup d’œil l’étendue du terrain exploité, Denise, les cheveux au vent, sortit à son tour du fourré. Elle n’avait pas remarqué son beau-père, ou, tout au moins, elle paraissait se soucier médiocrement de sa présence, car elle continuait de s’avancer dans la direction de la loge.

Quand elle fut près du sabotier qui sommeillait, elle le contempla un moment, puis, fouillant dans sa poche, elle lança au dormeur une poignée de faînes dont l’éparpillement l’éveilla en sursaut. Il s’étira, et tandis que les camarades du chantier riaient bruyamment, il se dressa sur ses pieds. C’était un beau jeune gars de vingt ans, bien découplé, à la mine joviale et à la barbe brune naissante. Une conversation animée s’engagea entre lui et la jeune fille. Ils discutaient comme deux camarades, avec de grands gestes et de longs éclats de rire. Cette camaraderie agaçait singulièrement les nerfs de Francis ; il quitta la lisière, et, se montrant plus à découvert :

— Denise ! cria-t-il avec humeur.

Elle tourna à demi la tête du côté de l’interpellateur, puis continua l’entretien sans s’émouvoir.

— Je parie que si ! s’exclama-t-elle en se penchant vers le jeune sabotier.

— Je gage que non ! repartit celui-ci… Qu’est-ce que vous pariez ?

— Un joli couteau que j’ai là en poche… Et vous ?

— Une paire de fins sabots de hêtre.

Il avait tendu sa large main rugueuse, et elle y tapa sans façon.