Elle lui avait posé ses deux mains sur les épaules, et, se haussant sur la pointe des pieds, elle lui tendait humblement ses lèvres.

Il se raidit contre la tentation, vint à bout de maîtriser le tumulte de sa chair, et, en se reculant :

— Non ! fit-il d’une voix faible.

Elle le dévisagea curieusement ; ses prunelles dorées, où s’allumait une flamme ironique, demeuraient fixées sur les yeux de Francis, et, pendant une seconde, leurs regards furent pour ainsi dire fondus l’un dans l’autre. Alors, comme si elle eût deviné le trouble où elle l’avait jeté et les scrupules honnêtes qui le tourmentaient, elle n’insista plus, et, l’un derrière l’autre, ils redescendirent silencieusement vers Rouelles…

Ce même jour, à la brune, Mme Pommeret revenait d’une course dans le village. A l’orée du bois, elle eut en rencontre une femme en haillons qui cheminait pliée en deux sous un fagot, et comme cette pauvresse s’accotait au talus pour se reposer et souffler, Adrienne reconnut Manette Trinquesse. Elle avait la mine plus déguenillée encore que de coutume, et, en s’approchant, Mme Pommeret s’aperçut que la malheureuse était dans un état de grossesse avancée.

— Eh ! bonjour donc, geignit Manette, je vous salue bien, madame Lebreton… je veux dire madame Pommeret… Excusez, je ne peux m’habituer encore à votre changement de nom… Et vous vous êtes toujours bien portée depuis que vous avez quitté la Mancienne ?

— Mais oui, répondit Adrienne en fouillant dans son porte-monnaie et en mettant une pièce blanche dans la main rouge de Manette, et vous, comment allez-vous ?

— Bien des mercis, ma bonne dame, comme vous voyez, reprit-elle, en baissant les yeux vers sa taille arrondie, toujours dans la misère jusqu’au cou ; le guignon ne me lâche pas !… Et votre mari va bien aussi ?… je n’ai pas besoin de vous le demander… Je l’ai vu tout à l’heure dans le bois se promenant avec Mlle Denise. Eh ! comme elle est grande maintenant ! c’est une demoiselle… A eux deux, ils avaient quasiment l’air de jeunes mariés. Même que je me pensais, tout en ramassant mon fagot : il faut que Mme Pommeret ait grande confiance dans son mari pour le laisser courir ainsi par voies et par chemins avec une jeunesse !

— Fi donc, Manette ! s’écria Adrienne indignée, vous avez l’esprit tourné au mal, ma fille, et c’est vilain ce que vous dites là.

— Dame ! grommela Manette en se relevant et en remettant d’aplomb son fagot d’un coup d’épaule, elle ne lui est de rien à lui, Mlle Denise, n’est-ce pas donc ?… Il est quasi aussi jeune qu’elle, et voyez-vous, madame Lebreton, — je veux dire madame Pommeret, — les hommes sont toujours des hommes, et il ne faut jamais se fier à eux… Je suis payée pour le savoir, allez !… Enfin, ce ne sont pas mes affaires, n’est-ce pas ?