— Bonsoir ! interrompit sévèrement madame Adrienne. — Elle quitta brusquement la pauvresse, qui continua son chemin en soufflant et en geignant sous le poids de son bois mort.

Les insinuations perfides de Manette l’avaient tellement outrée qu’elle ne put s’empêcher, le soir, de les rapporter avec indignation à Francis, comme un échantillon de la malveillance des gens d’Auberive.

— Faut-il qu’il y ait de méchantes âmes au monde, s’écria-t-elle, pour inventer de pareilles vilenies !… Mais rassure-toi, ajouta-t-elle en tendant les deux mains à son mari, je ne suis pas jalouse, et ce n’est pas certes ma pauvre Sauvageonne qui m’inspirera jamais d’aussi misérables soupçons.

Francis n’avait pu s’empêcher de rougir ; les paroles confiantes de sa femme le troublaient dans son for intérieur, et comme il gardait un fonds d’honnêteté, il résolut de profiter de cet incident pour demander l’éloignement de Denise.

— Tout en les méprisant, répliqua-t-il, il ne faut pas donner volontairement prise aux calomnies, même ineptes, des gens du pays, et il serait sage de renvoyer Denise dans son couvent… Elle est d’une précocité inquiétante ; elle a des habitudes de vagabondage qui pourraient mal tourner pour elle et pour nous… Pas plus tard qu’aujourd’hui, je l’ai surprise tapant dans la main d’un jeune sabotier avec lequel elle me paraît beaucoup trop familière… Et mon avis est que deux années au moins de surveillance sévère ne peuvent lui faire que du bien.

Mme Adrienne se laissa convaincre, et il fut décidé qu’elle reconduirait Sauvageonne au Sacré-Cœur dans les premiers jours de novembre. Quand cette décision fut signifiée à la jeune fille, elle ne regimba ni ne se récria comme on l’avait craint ; elle se contenta de hausser les épaules et de se renfermer dans un silence gros de menaces. Seulement, le lendemain, se rencontrant tout à coup face à face avec Francis sur les marches de l’escalier, elle lui barra le passage, et le regardant droit dans les yeux :

— Eh bien ! dit-elle aigrement, vous en êtes venu à vos fins et vous devez être content !

— Content de quoi ? demanda-t-il en feignant de ne pas comprendre.

— Content de vous être débarrassé de moi en me faisant renvoyer au Sacré-Cœur…

— C’est dans votre intérêt, et d’ailleurs je ne suis pour rien dans la résolution prise par votre mère adoptive.