— Ne faites donc pas l’hypocrite !… Je sais parfaitement que c’est à vous que je dois d’être claquemurée… Mais vous me le paierez !
Elle s’éloigna là-dessus en lui lançant une œillade courroucée, et alla s’enfermer dans sa chambre.
Pourtant, à la veille de partir, elle parut s’être adoucie. Elle semblait accepter avec plus de sérénité sa nouvelle réclusion. Elle avait repris sa gaîté insouciante et bruyante, et, le matin du départ, quand sa malle, une fois ficelée, fut hissée dans la voiture qui devait l’emmener avec sa mère à Is-sur-Tille, elle descendit dans la cour et se tint auprès de Mme Pommeret, qui recevait les baisers d’adieu de son mari.
— Allons, dit Mme Adrienne, Sauvageonne, viens aussi l’embrasser !
— Adieu ! murmura Francis, adieu ma chère enfant, travaillez bien, soyez gentille !
En même temps, il lui tendait la main ; mais Denise n’eut pas l’air de la voir ; tandis qu’Adrienne était occupée à adresser ses dernières recommandations aux domestiques, elle fondit dans les bras de Francis, et, tout d’un coup, le jeune homme, stupéfait, sentit deux lèvres brûlantes se coller passionnément aux siennes.
Puis Denise, sans le regarder, murmura sourdement : — Au revoir ! — et elle s’élança dans la voiture.
II
Adrienne revint au bout de huit jours, après avoir réintégré Denise au Sacré-Cœur. Elle avait hâte de rentrer à Rouelles et de jouir enfin pleinement de ce bonheur conjugal qu’elle avait acheté au prix de tant de tracas et qu’elle ne croyait pas cependant avoir payé trop cher. A peine était-elle de retour que l’hiver s’annonça par un âpre vent du nord qui acheva d’effeuiller les hêtres de la forêt. — Les ruisseaux devinrent silencieux, et la glace emprisonna les joncs de la Peutefontaine. Les arbres s’étoilaient de givre ; sur la blancheur bleuâtre et poudroyante des bois, les feuillages tannés et persistants des chênes tranchaient seuls. Bientôt le ciel lui-même s’assombrit et la neige tomba. Un floconnement menu et serré emplit l’air obscurci, et le lendemain, au réveil, les hôtes de Rouelles virent les bois et les champs couverts d’une épaisse couche blanche. Les chemins avaient disparu, un silence profond régnait dans l’étroite vallée ; pendant des semaines, la neige interrompit presque toute communication entre le village et le reste du monde.
Cette saison, où toute la chaleur et la vie se concentrent dans un petit espace, où l’on se resserre et où l’on se calfeutre, est la vraie saison de l’intimité. Mme Pommeret le pensait ainsi ; elle ne maudissait pas trop ce rigoureux hiver qui mettait la solitude autour de la maison et livrait Francis tout entier à sa tendresse. Dans la haute pièce bien capitonnée, qui était devenue la chambre conjugale, un large feu de charme et de hêtre flambait libéralement. Les nouveaux époux ne la quittaient guère, et le soir, après qu’on avait renvoyé les domestiques, Adrienne servait elle-même le thé que Francis dégustait lentement, en se laissant gâter et dodeliner par sa femme. Celle-ci n’était point chiche d’attentions ; elle en accablait son mari prodigalement, imprudemment, sans se douter que ces menues tendresses, qui sont les sucreries de l’amour, affadissent rapidement les cœurs masculins. La passion elle-même, à ce régime trop substantiel, arrive vite à la satiété, quand elle n’est pas soutenue et comme tonifiée par une énergique et cordiale affection. Cette affection existait bien au cœur d’Adrienne, mais il était douteux que Francis l’éprouvât aussi sérieusement. Ainsi qu’on l’a vu déjà, le jeune Pommeret avait été poussé vers la propriétaire de la Mancienne par des mobiles purement instinctifs et égoïstes : — appétits vaniteux, curiosité désœuvrée, amoureux désirs accrus par le manque de distraction ; — les circonstances seules avaient développé du côté du mariage un sentiment qui n’était d’abord qu’une fantaisie. L’amour de Francis ressemblait à ces arbustes hâtifs qui ont juste assez de sève pour se couvrir de fleurs, mais que le travail de la fructification épuise et mène à un prompt dépérissement.