Chez Adrienne, au contraire, la passion longtemps concentrée était maintenant dans son plein épanouissement. La nouvelle épousée s’y abandonnait avec d’autant moins de réserve que, dans ses idées un peu mystiques, le mariage rendait tout permis et sanctifiait l’œuvre de chair jusque dans ses emportements. L’atmosphère voluptueuse qu’elle entretenait autour de Francis n’avait pas tardé à paraître à celui-ci un peu lourde et assoupissante. L’ardeur éveillée en lui par le désir de triompher des scrupules et des terreurs d’une aimable dévote s’était apaisée après la première victoire. Son appétit, d’abord très excité par un piquant ragoût d’honnête pruderie et de tendresse brûlante, avait fini par se blaser d’un régal toujours le même. Les prosaïques détails de la vie commune, le retour périodique des caresses accoutumées avaient fait le reste. Au bout de trois mois, Francis, refroidi et dégrisé, regrettait déjà d’avoir aliéné sa liberté de célibataire au prix de cette monotone servitude dorée ; il se reprochait d’avoir cédé à l’entraînement d’un mariage riche et se demandait avec ennui comment il aurait la force d’aller jusqu’au bout, honnêtement, sans donner de coups de canif dans ce lien indissoluble qui l’attachait à une femme destinée à être vieille dans dix ans et peut-être plus tôt. — Ce n’était pas que la pauvre Adrienne ne mît tout en œuvre pour retenir le plus qu’elle pouvait de cette jeunesse déjà fuyante et pour retarder la venue de la maturité. Elle soignait ses toilettes, redoublait de coquetterie, cherchant pour le jour et pour la nuit des ajustements de rubans frais et de dentelles fleuries, destinés à lui donner des airs printaniers de jeune mariée. Mais les fruits déjà empourprés par l’automne ne paraissent que plus mûrs lorsqu’ils sont entourés de feuilles vertes. Ces toilettes roses et blanches ne faisaient que plus crûment ressortir les premiers déclins de l’arrière-saison. Francis trouvait même que la figure expressive de sa femme n’avait pas gagné au mariage : la sévérité de ses sourcils noirs s’était accentuée, son teint mat s’était épaissi, la fermeté de ses traits avait dégénéré en dureté. Tous les raffinements conseillés par les journaux de mode ne parvenaient ni à effacer cet embrunissement de la maturité, ni à émoustiller l’ardeur endormie de ce jeune mari. — Après une journée d’oisiveté passée à bâiller sur un livre ou à fumer de nombreux cigares, Francis voyait arriver le soir avec terreur, et il en venait à envier le lit d’auberge où, jadis, il s’endormait solitairement et paisiblement, après une course en forêt. Au réveil, la figure pensive et sévère d’Adrienne au milieu de ces enjolivements de rubans clairs, de frivolité et de fine broderie, lui semblait manquer de charme et de montant. Alors, involontairement, il repensait à Sauvageonne, à cet âpre fruit vert, qui avait un moment rempli la maison de son capiteux et vif parfum de jeunesse, et il sentait de nouveau sur ses lèvres le goût savoureux de ce violent baiser d’adieu donné par l’étrange fille au moment du départ.

Peu à peu il saisissait les moindres prétextes pour coucher dans la pièce qu’il appelait son cabinet de travail et où il avait fait dresser un lit ; il en inventait même au besoin. — Adrienne était trop perspicace et trop préoccupée de sa passion pour ne point s’apercevoir de ce refroidissement, quelque adroite précaution dont se servît Francis pour le dissimuler. D’abord cette découverte fut pour elle comme un coup brutal donné à travers son bonheur, puis elle chercha à s’aveugler et à s’abuser elle-même ; — ce n’était pas possible, l’homme qui l’avait si violemment aimée à la Mancienne n’avait pu se transformer si vite en un indifférent… Francis se trouvait peut-être souffrant, fatigué, mais qu’il fût las de son bonheur, c’était inadmissible. — Malheureusement, Francis se portait comme un charme, mangeait de bon appétit, dormait huit heures d’affilée, et il fallait renoncer à expliquer sa froideur par un état maladif. D’ailleurs il y avait dans ses allures, dans son regard, dans ses façons de parler, certains indices auxquels une femme aimante ne se trompe pas…

Adrienne savait se contraindre. Elle enferma en elle-même son anxiété, ses soupçons, ses tristesses, et sans rien laisser paraître au dehors, elle observa douloureusement son mari. Comme elle ne se plaignait pas, comme elle ne lui adressait jamais d’observations, Francis se persuada qu’elle ne s’apercevait de rien, et, débarrassé de la crainte de la froisser, il en prit encore plus à son aise.

Un matin, ils venaient de déjeuner, et la femme de chambre s’était retirée après avoir servi le café. Ce jour-là, le vent soufflait de l’ouest, la pluie tombait, et on était en plein dégel. Les arbres, débarrassés de leur linceul de neige, s’enlevaient de nouveau en noir sur le fond blanchissant du sol forestier : les chênes avec leurs rameaux noueux et puissants, les hêtres avec leur tronc lisse et leurs abondantes retombées de branches flexibles. La Peutefontaine fumait comme une chaudière bouillante ; çà et là, dans les champs, la couche neigeuse s’amincissait sous l’averse, laissant transparaître le vert tendre des prés ou la terre brune des labours. La pluie tombait en nappes tumultueuses, et, de tous côtés, des bruits d’eau ruisselante clapotaient au dehors ; l’ondée pleurait contre les vitres, les gouttières des toits se dégorgeaient sur les pavés de la cour ; un sanglotement sourd et continu semblait remplir la petite vallée.

Après avoir siroté son café, Francis s’était levé machinalement ; d’un air désœuvré, il allait de la table à la fenêtre, soulevant un coin de rideau, sifflotant en sourdine, étouffant un bâillement, et se demandant avec ennui comment il passerait cette longue après-midi pluvieuse. Adrienne, tapie dans un fauteuil au coin de la cheminée, le menton appuyé sur la main, les sourcils froncés, observait silencieusement les virades lentes et les mines consternées de son mari. Bientôt, fatigué de tourner dans le même cercle comme un loup dans sa cage, Francis tira ostensiblement de sa poche son étui à cigares et se dirigea vers la porte.

— Tu me laisses ? demanda brusquement Adrienne, au moment où il soulevait doucement la portière.

— Je vais fumer dehors.

— Oh ! tu peux fumer ici, je te le permets… Tu entre-bâilleras une fenêtre, voilà tout.

— Impossible, objecta-t-il, la pluie fouette les carreaux et le tapis serait inondé.

— Bah ! allume tout de même ton cigare : j’aime encore mieux supporter ta fumée que de rester seule… Nous ouvrirons la fenêtre quand la pluie aura cessé.