— Tout ce que je vous ai dit, ma chère enfant, reprit-il d’un ton presque attendri, était dans votre intérêt, croyez-le bien.
Elle éclata de rire de nouveau :
— Vous parlez absolument comme le révérend père qui nous confessait au Sacré-Cœur : « Ce que je vous en dis, ma chère fille, est pour le salut de votre âme ! »
Elle baissait comiquement les yeux, balançait la tête et prenait un air béat.
— Allons, ajouta-t-elle, en retirant lentement sa main, je rentre dans ma chambre… Faudra-t-il garder les arrêts ?
— Faites ce que vous voudrez ! répondit-il vexé ; je n’ai pas la prétention de jouer au geôlier avec vous.
— Vous avez joliment raison ! Chacun a assez à faire de se garder soi-même… Bonjour !
Elle sortit la tête haute, la mine souriante, laissant Pommeret déconfit et fort mécontent de lui. Il écrivit sur le champ à Adrienne pour lui conter l’aventure et lui conseiller d’appeler Denise à Plombières, en attendant qu’on pût la caser dans une autre pension. Mais, soit qu’il craignît d’inquiéter sa femme, soit qu’il ne fût pas en veine, il mit dans sa lettre moitié moins d’énergie que s’il l’eût rédigée avant le déjeuner ; sa sévérité s’était détendue, ses accusations étaient atténuées par des correctifs et des phrases dubitatives ; ses conclusions tournaient à l’indulgence.
En attendant la réponse de Mme Pommeret, Denise s’était réinstallée au château. Sans se soucier des recommandations de Francis, elle avait repris ses habitudes d’autrefois, et abandonnant sa longue robe d’uniforme, elle était revenue aux toilettes bizarres et sommaires qu’elle affectionnait : — jupes courtes, guêtres montant jusqu’à mi-jambes, chapeau de grosse paille rejeté le plus souvent sur les épaules. — Dans cet accoutrement, qui lui donnait quasi des allures de garçon, elle partait pour la forêt et ne rentrait guère qu’à l’heure du souper. Ce genre de vie avait cela de bon pour Francis qu’il lui laissait pendant les longues heures de l’après-midi une tranquillité relative dont son esprit en désarroi avait grand besoin. Le voisinage de cette jeune fille, dont la verte beauté s’était épanouie d’une façon si inattendue, lui causait une oppression singulière. Dès qu’elle était loin de la maison, il respirait plus à l’aise ; mais, par une contradiction bizarre, le temps lui durait davantage, la journée lui semblait interminable, et il ne savait comment l’occuper, n’ayant de goût à aucune lecture sérieuse, à aucun travail soutenu. De guerre lasse, il traînait son désœuvrement sous les charmilles du jardin, s’étendait à l’ombre et tuait le temps en fumant des cigares. Mais à travers les spirales de la fumée, c’était toujours Denise qu’il voyait, c’était toujours à elle que revenait sa pensée. Il songeait à son caractère énigmatique, tantôt farouche et tantôt hardi, parfois rude jusqu’à l’insolence et parfois presque caressant. Au fond de toutes ces bizarreries, il croyait démêler un sentiment très tendre ; quelque chose lui disait que ce sentiment, c’était lui qui l’avait éveillé dans le cœur de cette fille étrange, et cette découverte lui faisait à la fois peur et plaisir. — Tandis qu’il s’enfonçait dans ces rêvasseries périlleuses, les ombres grandissaient dans le vallon de Rouelles, le soleil descendait derrière les futaies de Montavoir, et tout à coup on entendait résonner dans les couloirs la voix vibrante de Sauvageonne qui rentrait du bois et remontait dans sa chambre en chantant. Alors le cœur de Francis battait très fort, et il attendait avec une inquiétude mêlée d’impatience le moment du dîner, qui ramenait le tête à tête de chaque soir dans la salle à manger très vaste, où ils semblaient perdus tous deux dans une demi-obscurité.
Ces dîners offraient un spectacle curieux. Au début, Francis affectait de se montrer bourru et grognon, mais il finissait toujours par devenir aimable et presque galant. Il questionnait Denise d’un air indifférent et dédaigneux sur l’emploi de sa journée et s’attirait généralement des réponses impertinentes. — De quoi s’occupait-il ? Elle avait l’attention de le débarrasser de sa présence et il se plaignait encore ! Elle n’était pourtant pas gênante ! — La conversation tombait là-dessus, et on n’entendait plus qu’un cliquetis de fourchettes. Rarement on parlait de Mme Adrienne ; on eût dit que tous deux avaient une secrète répugnance à faire intervenir son nom et sa personne dans leurs discussions. Pendant les intervalles de silence, ils s’étudiaient chacun à la dérobée, leurs regards finissaient par se croiser, ou bien leurs mains se rencontraient près d’une carafe ou d’une salière, et c’était le signal d’une reprise d’hostilités.