Elle s’était levée et, campée devant la glace, elle rajustait sa coiffure, assujettissait son peigne, les bras levés, la tête rejetée en arrière… Il quitta la table à son tour et se rapprocha d’elle, sans trop savoir ce qu’il allait faire. Elle le devina plutôt qu’elle ne le vit, se retourna tout d’une pièce, et l’interrogeant de son regard étincelant et hardi :
— Hein ! quoi ? s’écria-t-elle d’une voix mordante, trouvez-vous aussi à redire à ma coiffure ?
Déconcerté par cette rapide volte-face, il recula, alluma un cigare et se rassit sans souffler mot. Un silence embarrassant emplit de nouveau la salle obscure, où l’on ne distingua plus bientôt que la forme indécise de la jeune fille assise au rebord de la fenêtre et les deux points lumineux de ses yeux grands ouverts. Puis, quand la nuit fut tout à fait tombée, ils regagnèrent chacun leur chambre en se souhaitant brusquement le bonsoir.
Francis attendait avec une anxiété nerveuse la réponse d’Adrienne ; il s’étonnait de ne pas la recevoir plus vite, tout en redoutant le moment où elle arriverait. Un matin enfin, le piéton, l’ayant rencontré sur la route, lui remit une lettre timbrée de Plombières. Il déchira d’abord lentement l’enveloppe ; puis il parcourut les quatre pages d’écriture, — et respira. Adrienne repoussait l’idée de faire venir Denise auprès d’elle. L’hôtel était plein, et comme elle était logée fort à l’étroit, il lui eût été impossible de caser la jeune fille dans sa chambre. D’ailleurs, occupée tout le jour à se soigner, elle ne pourrait surveiller cette enfant terrible, qui serait bien plus exposée au milieu des baigneurs de Plombières que dans les bois de Rouelles. Elle faisait donc appel au dévouement de Francis, et le priait de patienter jusqu’au moment où les médecins la déclareraient en état de supporter le voyage.
Le jeune homme empocha la lettre et s’en revint au logis. En entrant dans la cour du château, il la vit occupée par deux charrettes pleines d’ustensiles de vannerie. Les corbeilles, les paniers de toute dimension, les nasses, les clayons et les volettes étalaient au soleil leurs formes blanches et brunes ; tous ces légers ouvrages d’osier tressé emplissaient la profondeur des bâches, s’accrochaient aux ridelles et débordaient jusque sur la croupe des chevaux pelés qui, tête baissée, tondaient gravement l’herbe poussée entre les pavés. Sous l’une des voitures, dans la civière pleine d’osier, un chien de berger sommeillait. Les fenêtres de la salle à manger étaient ouvertes, et Francis ébahi aperçut les vanniers attablés et déjeunant, servis par Sauvageonne.
Ils étaient six : la femme, le mari, deux grandes filles et deux garçons de seize à dix-huit ans. Etonnés eux-mêmes de se voir si bien traités, ils mangeaient silencieusement. Chacun d’eux avait tiré son couteau à manche de corne. Ayant placé leur viande froide entre deux tranches de pain, ils la découpaient en petits morceaux qu’ils mastiquaient avec lenteur, s’interrompant pour trinquer à la santé de la demoiselle et vider leur verre avec un clappement de langue. Les deux garçons, très timides, ne paraissaient pas trop à leur aise ; les filles, écarquillant les yeux, partageaient leur attention entre les buffets garnis de porcelaines du Japon et la toilette de Denise. Leurs têtes, d’un blond roux, aux chairs rougies par le grand air et tavelées de taches de rousseur, avaient une vague ressemblance avec la figure de leur hôtesse. Celle-ci, s’apercevant tout à coup de la présence de Francis, vint s’asseoir sur le rebord de la fenêtre, lui fit signe d’approcher ; puis, se penchant en dehors :
— Allons ! dit-elle à voix basse, ne froncez pas les sourcils parce que j’ai invité ces braves gens à se rafraîchir avant de se remettre en route !… On se doit bien cela entre parents.
— Entre parents ? répéta-t-il, ces vanniers sont de votre famille ?
— Mon Dieu, oui ; la femme que vous voyez là est la propre sœur de ma vraie mère, et ces grandes filles sont mes cousines germaines… Ne trouvez-vous pas qu’elles me ressemblent ?
Il fit la grimace, et, tirant de sa poche la lettre d’Adrienne :