Elle rejoignit les charrettes qui avaient franchi la grande porte et gravissaient déjà la route qui montait vers les bois. Les fouets claquaient, les chevaux maigres tiraient, et, à chaque cahot, le frêle chargement d’osier tressaillait et se balançait. L’homme et les garçons marchaient en avant, le fouet sur la nuque ; entre les deux voitures, la femme cheminait, courbée et disparaissant presque sous ses corbeilles enfilées à une ficelle. Le chien, ayant achevé sa sieste et quitté la civière, allait et venait, très affairé, d’un attelage à l’autre. Un peu en arrière, les deux grandes filles rousses s’étaient attardées et, tournant la tête, jetaient d’envieux regards sur la maison où demeurait leur chanceuse cousine. On voyait leurs silhouettes élancées se découper sur le vert des prés.
Appuyée à une pile de troncs d’arbres, Denise, les sourcils rapprochés et les yeux fixes, regardait le convoi fuir vers la forêt. Déjà l’une des charrettes avait disparu, et les claquements de fouet retentissaient plus sonores sous les branches.
— Vous regrettez de n’être point partie avec eux ? dit railleusement Francis en touchant l’épaule de la jeune fille.
Elle tressaillit.
— Qui sait ? répondit-elle d’une voix sourde, cela vaudrait peut-être mieux pour tout le monde !…
Elle releva les yeux vers la lisière du bois. Les deux grandes filles s’étaient à leur tour enfoncées dans la verdure, et il n’y avait plus personne sur la route blanche, dont le soleil faisait scintiller le sable, en même temps qu’il mettait des plaques d’argent fondu, çà et là, dans les joncs et les oseraies de la Peutefontaine. Denise secoua sa tête et ses épaules avec une expression à la fois enfantine et farouche ; on eût dit le geste de quelqu’un qui jette le manche après la cognée et qui crie au ciel : « Tant pis ! c’est toi qui l’a voulu ! »
— Je rentre ! s’écria-t-elle… Et courant tout d’une envolée jusque dans le vestibule, elle gravit l’escalier et gagna sa chambre.
A partir de ce jour, elle devint subitement casanière et renonça presque complètement à ses vagabondages en forêt. Elle semblait avoir pris au sérieux le rôle de maîtresse de maison, que l’absence de Mme Pommeret laissait tomber entre ses mains. Elle donnait des ordres aux domestiques, s’occupait du menu des repas, visitait les armoires, entrait vingt fois le jour dans la pièce où se tenait Francis, sous prétexte de voir si tout était en place. Il ne pouvait faire un pas dans la maison sans la rencontrer les cheveux au vent, la robe relevée, un tablier à bavette tendu sur sa poitrine, ayant dans les yeux et sur les lèvres son singulier et hardi sourire. La coureuse de bois, la faunesse indisciplinée et vagabonde se métamorphosait en ménagère ; — une ménagère de fantaisie, plus empressée qu’utile, emplissant les couloirs du frou-frou de sa robe, du tac-tac de ses talons et des minutieux raffinements de sa sollicitude domestique. Désormais, grâce à elle, la salle à manger et le fumoir étaient pleins de fleurs, et Francis n’en sortait pas sans avoir attrapé une migraine. A chaque repas, elle le bourrait de plats sucrés, croyant, d’après ses goûts de pensionnaire, que c’était là le nec plus ultra de la bonne chère. Pommeret, tantôt agacé, tantôt amusé par l’activité brouillonne de cette maîtresse de maison improvisée, subissait néanmoins le charme que la capricieuse jeune fille répandait autour d’elle. Il n’avait plus seulement à se défendre des longs tête-à-tête de chaque soir ; à tout instant du jour, il se retrouvait seul avec elle, et la fascination devenait plus dangereuse. Il se faisait l’effet d’un gibier autour duquel les chasseurs ont pratiqué une enceinte, et qui voit de minute en minute se rétrécir le cercle dans lequel il pourra se mouvoir. Se sentant sur le point de faiblir, il prenait honnêtement le parti de se dérober, en désertant à son tour la maison. Il partait dès le fin matin et se condamnait à de longues courses à travers bois. Durant ces promenades forcées, il se tenait à lui-même de beaux discours très moraux, se répétant énergiquement que succomber dans de pareilles conditions serait un acte de déloyauté. Et justement à mesure qu’il se le répétait, sa pensée s’appesantissait davantage sur les dangers de la situation ; la possibilité de la tentation lui arrivait à l’esprit, accompagnée de l’image terriblement séduisante de la tentatrice. Dans la solitude de la forêt, cette pensée dominante prenait de plus fortes proportions, et le flamboiement du soleil, perçant de ses flèches d’or les feuillées immobiles, allumait encore son imagination. Il marchait comme un enragé, ne réussissant qu’à s’éreinter, sans lasser son désir ni distraire sa pensée.
Une après-midi, sa fièvre de locomotion l’avait poussé jusqu’aux sources de l’Aujon. Brûlé par un soleil caniculaire et avide de fraîcheur, il s’était hâté de gagner une combe très ombreuse, qu’on nomme dans le pays le Creux d’Aujon. L’endroit est solitaire, fort éloigné de toute habitation ; l’horizon étroit y est pour ainsi dire muré par les taillis qui couvrent les flancs de la combe et ne laissent guère entre eux que l’espace occupé par le lit du ruisseau. Ce cours d’eau naissant, après avoir sautillé bruyamment de pierre en pierre parmi des fourrés de saules et d’aunelles, s’évase tout à coup entre deux talus herbeux, de manière à former un petit réservoir peu profond, une sorte de vasque rocheuse au-dessus de laquelle les branches riveraines s’étendent comme des bras qui se rejoignent. Dans cette cavée de verdure, le silence n’est troublé que par le glou-glou de l’Aujon ou par le vol rapide d’un martin-pêcheur dont les ailes irisées coupent le courant en droit fil. Tout y invite au sommeil : le moelleux gonflement des mousses à la base des hêtres et le frémissement berceur de l’eau qui fuit ; tout y repose les yeux, jusqu’aux tons veloutés de l’herbe drue, dont quelques blanches fleurs de parnassie étoilent seules la verte uniformité.
Ecrasé par la chaleur et la fatigue, Francis s’arrêta au bas de l’une des pentes, à vingt pas du ruisseau dont il dominait la nappe limpide ; et s’étendant entre deux cépées de noisetiers, la tête sur la mousse, les pieds dans la fougère, il s’assoupit doucement. — Il sommeillait depuis longtemps déjà, quand il fut réveillé par un bruit de branches froissées. Sans bouger, il ouvrit les yeux. Le soleil s’était enfoncé derrière les taillis et le soir approchait. Au-dessous de lui, entre les branches feuillues d’où il voyait comme par des meurtrières le cours de l’Aujon, il aperçut une forme féminine sur l’autre rive, — et reconnut Sauvageonne.