Elle s’avançait lentement, nonchalamment dans l’herbe. Arrivée au bord de l’eau, elle s’assit sur le talus et se déchaussa avec l’insoucieuse indifférence d’une fille des bois qui a la certitude d’être seule, puis, remontant un peu le courant, qu’elle traversa à gué, elle reparut à peu de distance des noisetiers où Francis était blotti. Alors elle jeta dans le gazon les chaussures qu’elle tenait à la main, enleva son peigne, secoua ses cheveux moutonnants et trempa ses doigts dans l’eau comme pour en tâter le degré de fraîcheur. — Francis demeurait coi, les yeux grands ouverts, la gorge serrée. — Aux allures de Denise, on voyait bien qu’elle ne visitait pas pour la première fois le Creux d’Aujon ; l’endroit lui était familier, et ses façons d’agir montraient clairement que, se croyant absolument seule, elle se disposait, par cette chaleur accablante, à se baigner dans ce limpide réservoir. Francis songeait que ce serait commettre un acte d’indélicatesse de ne point l’avertir de la présence d’un témoin, ou du moins de ne pas s’éloigner lui-même discrètement ; — et pourtant il ne bougeait pas. Une damnable convoitise, une perverse curiosité, le retenaient tapi au milieu des cépées.
La jeune fille s’était éclipsée de nouveau. Un bouquet d’aunelles la masquait tout entière, et les branches remuées trahissaient seules sa présence. C’était pour Francis le moment de fuir s’il avait encore un peu d’honnêteté dans l’âme et de virilité dans les résolutions. Il se soulevait déjà sur un bras, cherchant des yeux l’endroit par où il opérerait sa retraite, quand Denise reparut.
Il fut tout d’abord ébloui. Une éclatante blancheur passa rapidement dans le cadre verdoyant des branches, puis il y eut un éparpillement de gouttelettes rejaillissantes accompagnant le bruit frais d’un corps qui se jette en pleine eau.
Inconsciemment il avait fermé les yeux ; quand il les rouvrit, on ne voyait plus dans le réservoir frissonnant que la tête de Sauvageonne, dont le courant agitait faiblement la chevelure crêpelée. La jeune fille aspirait l’air humide avec bonheur ; les ailes de son nez retroussé se dilataient, ses yeux luisaient dans la demi-obscurité des verdures surplombantes. Parfois elle plongeait son front dans l’eau avec un joli mouvement d’oiseau qui prend son bain ; d’autres fois, s’accrochant des deux mains à une racine, elle laissait son corps aller à la dérive. La nappe liquide, avec ses rubans d’herbes aquatiques, ses remous, ses ondes moirées et circulaires, voilait chastement les formes de la baigneuse ; l’eau caressait mollement le cou et le menton, ne découvrant que rarement la rondeur d’un bras ou un coin d’épaule. — Maintenant, Francis n’avait plus la force de s’enfuir. Des bouffées de désirs lui avaient offusqué le sens moral, éteignant en lui tout scrupule et tout remords. Il dressait la tête et retenait son souffle, ne songeant plus qu’à griser ses yeux de ce spectacle si inattendu et si plein de troublantes surprises.
Le bain dura un quart d’heure, puis Denise remonta sur le bord, toute ruisselante, et s’assit dans l’herbe pour laisser aux gouttelettes qui perlaient sur son corps le temps de s’évaporer dans l’air chaud. Elle passait lentement ses mains sur ses bras et sur ses épaules, dont les purs contours se détachaient du fond vert des ramures. On eût dit une nymphe des temps mythologiques. — Le crépuscule tombait. Le pan de ciel aperçu entre les feuillées plus opaques avait pris un ton exquis de turquoise foncée ; l’eau déjà brunissante aux endroits couverts reflétait par places la couleur unie du ciel, et la verdure plus sombre de l’herbe faisait encore valoir la teinte claire de ces taches d’azur. Dans ce cadre des feuillages bruns, du gazon velouté et de l’eau bleue, le corps éblouissant de Denise et sa chevelure rousse se fondaient harmonieusement. La lumière assourdie estompait les lignes onduleuses de son dos et de sa jeune poitrine ; sa peau blanche frissonnait légèrement, et d’une main distraite elle tordait ses cheveux. Une sérénité délicieuse emplissait la combe et donnait une agreste poésie à cette chaste nudité de jeune fille. Du fond de son observatoire, Francis, bien qu’il fût peu poétique de sa nature, se sentait pris d’une admiration attendrie devant la révélation de cette virginale beauté féminine. — Lentement, Denise se glissa vers les aunelles où elle avait laissé ses vêtements, et les massifs plus noirs la dérobèrent aux indiscrets émerveillements de son admirateur. Quand elle reparut, elle était entièrement vêtue et boutonnait nonchalamment son corsage, en secouant sa chevelure encore mouillée…
Tout à coup un léger éboulis de cailloux, un bruissement de feuilles, la tirèrent brutalement de sa rêverie. — Francis avait-il voulu fuir, ou, dans un moment de distraction avait-il fait un faux mouvement ? Toujours est-il que cette rumeur insolite et soudaine trahissait la présence d’un être animé dans le voisinage. La jeune fille dressa la tête, rougit, puis, sans réfléchir, furieuse de cette surprise, elle bondit vers la place d’où partait le bruit, et après avoir écarté précipitamment les coudraies, elle se trouva face à face avec Francis.
— Vous ! s’écria-t-elle d’une voix sourde, vous étiez là ?
Elle pâlissait et suffoquait ; un mouvement de stupéfaction, de honte et de colère faisait trembler ses lèvres et soulevait sa poitrine sous son corsage à demi boutonné.
Francis, vexé d’avoir été découvert et confus de sa mauvaise action, balbutiait de vagues excuses en regardant la figure courroucée de la jeune fille.
— C’est lâche ! reprit-elle en trépignant de rage, tandis que des larmes roulaient dans ses yeux.