— Mais c’est de l’enfantillage ! répliqua-t-il, ahuri ; d’abord c’est impraticable, et puis ce serait odieux.

— Ce sera encore bien plus odieux de rester ici et de la tromper.

— Où irions-nous ?

— N’importe où… A l’étranger, si tu veux.

— A l’étranger ? répliqua-t-il avec un sourire de pitié, comment et de quoi y vivrions-nous ?… Tu ignores sans doute que tout ce qui est ici appartient à Mme Adrienne, et que ni toi ni moi ne possédons un sou vaillant.

— Ha ! fit-elle… — En effet, elle n’avait pensé à rien de tout cela. Après un moment de réflexion, elle releva la tête et repartit avec sa logique impitoyable : — Raison de plus pour ne pas rester… Je travaillerai et toi aussi… Nous sommes jeunes et bien portants ; avec de la bonne volonté, nous parviendrons toujours à gagner notre vie.

Il demeurait abasourdi. Toutes ces objections qu’elle lui poussait avec la persistance d’une enfant qui ne doute de rien l’irritaient sans l’entraîner. Chaque mot de Sauvageonne était une douche d’eau glacée qui le morfondait. — Quitter le confortable intérieur de Rouelles pour se lancer dans l’inconnu… gagner son pain en travaillant… recommencer à vingt-cinq ans la lutte pour l’existence en n’ayant d’autres ressources que ses deux mains et l’amour de Denise… tout cela était très joli dans les romans, mais ridicule et insensé dans la réalité. Rien qu’à envisager une pareille perspective, il se sentait la chair de poule. Il se voyait trimant du matin au soir à quelque besogne de gratte-papier, ayant à sa charge une femme qu’il ne pourrait pas même épouser ; il lui semblait entendre les lamentations de sa famille, les risées de sa petite ville, les huées de tous les honnêtes gens de sa connaissance. Son amour-propre vaniteux, ses goûts de luxe, son culte pour la correction et les convenances, tous ces préjugés de la demi-morale bourgeoise qu’il avait sucés avec le lait se révoltaient à la seule idée de l’équipée incongrue proposée par Sauvageonne.

Avec la nuit tombante, la pièce était devenue tout à fait obscure, de sorte que la jeune fille ne pouvait plus distinguer la figure de Francis. Inquiète de son mutisme, elle vint s’asseoir auprès de lui et, le serrant dans ses bras :

— N’est-ce pas, murmura-t-elle d’une voix attendrie, nous partirons cette nuit ?

— Pardon, chère petite, dit-il enfin, ta résolution est généreuse et part d’un brave cœur, mais elle n’est pas pratique… Un esclandre pareil, songes-y donc ! produirait dans le pays un effet déplorable… Et puis je ne sais vraiment à quel genre de travail je pourrais me livrer pour gagner de quoi nous faire vivre… Il faut voir les choses par le côté positif… Quand on est pauvre comme nous, un coup de tête ne mène à rien… Ah ! si nous étions riches, ce serait différent…