Il broda longtemps ainsi sur ce thème, enfilant péniblement les unes aux autres des phrases embarrassées. Elle l’écoutait, les sourcils froncés, les lèvres serrées. Tandis qu’il parlait, la lune s’était levée au-dessus des bois, et les rayons bleuâtres, pénétrant insensiblement dans la pièce, finirent par éclairer le visage de Francis. Denise put voir distinctement la figure effarée, les traits allongés, les regards hésitants de son compagnon. Elle fut prise d’un douloureux découragement et des larmes roulèrent dans ses yeux.

— Alors tu veux m’abandonner ? fit-elle, navrée.

— Qui te parle de t’abandonner ?… Seulement je ne veux pas t’exposer, et moi avec toi, à mourir de faim.

Elle secoua la tête :

— Ce serait encore moins dur que de vivre aux dépens de celle que nous avons trompée.

— Cela m’est aussi dur qu’à toi, répondit-il avec humeur, mais il y a de ces fatalités dans la vie… A quoi sert de se buter contre l’impossible ?… Patientons !… Qui sait ? Plus tard les choses s’arrangeront peut-être d’elles-mêmes.

— Mais songe donc, reprit-elle en joignant les mains, que je ne pourrai jamais la regarder en face !… Elle lira sur ma figure tout ce qui s’est passé… Une femme à qui je dois tout et que j’ai payée d’une pareille ingratitude !… Non, je ne peux pas ! On dit que j’ai de mauvais instincts, c’est possible, c’est dans le sang ; mais, si mauvaise que je sois, il y a des choses que je ne peux pas faire… Il faut que je m’en aille, vois-tu, et que deviendrai-je si je ne t’ai pas avec moi ?… ajouta-t-elle en lui jetant les bras autour du cou. — Puis elle continua d’une voix plus câline en se serrant contre lui : — Cher mien ! sois bon pour ta Sauvageonne, ne me laisse pas partir seule comme un pauvre chien ! tu sais bien que je n’ai que toi au monde… Ne me réponds plus que c’est impossible ; on peut tout ce qu’on veut. Toi qui es instruit, tu pourras gagner ta vie aussi bien et mieux qu’un bûcheron, qui n’a que ses deux bras…

Il se débarrassa lentement de l’étreinte de Denise.

— Est-ce que c’est la même chose ? répliqua-t-il impatienté. Je te répète que tu raisonnes comme une enfant, et que le plus sage est de patienter, en faisant contre fortune bon cœur.

Elle le regardait avec une navrante expression d’étonnement.