— Denise !
— Adieu !
La porte se referma violemment. L’instant d’après, Sauvageonne était dans sa chambre, et, agenouillée au pied de son lit, la tête dans les couvertures, elle fondait en larmes. La maison était silencieuse. Parfois la jeune fille relevait la tête et prêtait l’oreille, croyant avoir entendu crier la porte du fumoir. Elle espérait toujours que Francis, pris de remords, viendrait la trouver et lui dire : « J’ai eu tort, je t’aime, partons ensemble ! » Elle ne pouvait pas croire que l’homme qu’elle adorait passionnément l’estimât assez peu pour l’abandonner avec une pareille légèreté de cœur… Mais les heures se passaient, et rien ne remuait dans la maison. La bougie s’était consumée jusqu’au bout, et maintenant, la lune seule emplissait de sa lumière froide la chambrette, témoin de la première grande douleur de la pauvre fille. Peu à peu les rayons bleuâtres remontèrent au plafond, et tout au fond du jardin les grises clartés de l’aube commencèrent à blanchir.
— Il ne viendra plus ! soupira Sauvageonne désespérée, et, se levant, elle fouilla les tiroirs de sa commode et entassa dans un vieux châle le peu d’objets qu’elle voulait emporter. Puis, ses préparatifs de voyage une fois terminés, elle griffonna en hâte ce bout de billet, destiné à celui qui l’abandonnait :
« Je vous ai dit que je partirais, et je pars ; je pars sans vous, et je ne reviendrai plus. Quand je serai à Aprey, chez les parents qui me restent, j’écrirai à Mme Adrienne pour lui expliquer mon départ. Rassurez-vous, je saurai taire ce qu’il faut, et votre repos ne sera pas compromis. Encore une fois, adieu ! »
Tout était fini, un dernier regard sur cette petite chambre où elle avait tant pensé à lui, puis elle en franchit le seuil et, traversant le couloir, elle alla glisser son billet sous la porte de Francis. Toute sa poitrine se souleva, un sanglot secoua ses lèvres, puis elle s’enfuit, descendit légèrement l’escalier et gagna les champs par le jardin.
Comme on doit le supposer, Francis avait eu de la peine à s’endormir. Sa conscience était loin d’être calme ; il ne laissait pas d’éprouver une angoisse fiévreuse en songeant à la figure qu’il ferait le lendemain, au retour de sa femme. Il ne croyait pas à ce départ dont l’avait menacé Sauvageonne et il se demandait quelle tournure les choses prendraient dans l’avenir. La jeune fille ne brillait pas par la circonspection, et Adrienne, en revanche, était devenue terriblement perspicace depuis six mois. Comment sortirait-il de tout cela ? et quel pas de clerc il avait fait le jour où il s’était laissé tenter près des sources de l’Aujon !…
Il ne s’assoupit que très avant dans la nuit, eut deux ou trois cauchemars, puis finit par s’endormir d’un de ces lourds sommeils du matin qui suivent les nuits fiévreuses.
Il fut réveillé en sursaut par un piaffement de chevaux et un roulement de voiture. C’était Pierre qui partait avec la calèche pour la gare de Langres. Le soleil était déjà haut. Francis se frotta les yeux avec la sensation confuse d’une angoisse qui se serait prolongée à travers son sommeil. — Qu’ai-je donc ? se demanda-t-il. — Puis il songea à la scène de la veille, au retour imminent d’Adrienne, et il s’étira en frissonnant. Ses regards, qui erraient distraitement à travers la chambre, aperçurent tout à coup le billet de Sauvageonne. Sa poitrine se serra. — Assurément quelque chose de grave s’était passé pendant son sommeil. — Il se précipita hors du lit, ramassa la lettre et la lut, tandis que le cœur lui sautait jusque dans la gorge… Partie ! ce n’était pas possible !… Il se vêtit sommairement et courut à la chambre de la fugitive. Les tiroirs ouverts et en désordre trahissaient la hâte du départ. Par la fenêtre ouverte, le soleil dardait ses rayons sur le lit, qui n’avait pas été défait. — Le doute n’était plus possible, et Sauvageonne avait bien mis réellement ses menaces à exécution…
Oui, elle était partie et déjà loin, à travers les tranchées de Montavoir, elle s’en allait le cœur navré. En passant devant la Peutefontaine, elle avait eu un moment la tentation d’y ensevelir à tout jamais, sous les roseaux, le terrible chagrin qui la torturait, mais la pensée de mourir dans cette eau bourbeuse, pleine de sangsues, l’avait fait frissonner de dégoût et elle s’était hâtée de gravir la route qui menait au bois. — Elle souffrait atrocement ; son amour si vivace, si confiant, si exubérant, avait été brisé en pleine sève ; il lui semblait que, dans tout son corps, il n’y avait pas une fibre qui ne fût déchirée et saignante. A cette souffrance constante une piqûre aiguë ajoutait ses élancements intermittents, chaque fois que Denise repensait à l’égoïsme de Francis. Elle l’aimait toujours et elle ne pouvait se consoler d’être réduite à le mépriser. Son idole était brisée, et ce qui désolait le plus la pauvre fille, c’était de découvrir de quelles matières vulgaires était composé celui dont elle avait fait un dieu. Avec sa nature de sauvage sur laquelle la civilisation avait à peine mordu, elle ne comprenait rien aux hypocrisies, aux faux-fuyants et aux faux-semblants à l’aide desquels les gens du monde composent avec leur conscience et arrêtent l’élan de leurs instincts les plus généreux. — Il y a des plantes forestières qui meurent plutôt que de s’accoutumer à une culture artificielle, et Sauvageonne était de leur famille. — Elle cheminait lentement sous bois, choisissant les sentiers les moins frayés, les tranchées les plus abruptes, et s’y abandonnait à un chagrin violent qui se traduisait par des larmes abondantes et des sanglots convulsifs. Parfois elle s’arrêtait, étreignait un arbre et tordait désespérément ses bras autour de l’écorce rugueuse. Cet embrassement farouche la soulageait ; il lui semblait que la forêt, sa vieille amie d’enfance, compatissait fraternellement à sa peine.