Quand on a longtemps vécu au milieu des bois, on entre avec eux en une intime communion de sentiments. On subit les impressions confuses qu’ils paraissent recevoir, et, par contre, on s’imagine volontiers que la forêt s’associe sympathiquement aux émotions qu’on éprouve. L’épanouissement joyeux des verdures nouvelles, la chute mélancolique des feuilles tombantes, la majesté des soleils couchants entrevus à travers la futaie, la fraîcheur apaisante des réveils du matin dans les taillis, trouvent en nous de fidèles échos, et de même, selon que nous sommes heureux ou misérables, nous finissons par croire que l’âme mystérieuse des plantes se met avec nous en fête ou en deuil. — Dans la forêt assoupie et silencieuse sous l’embrasement du soleil d’août, Sauvageonne sentait comme un épuisement, comme un accablement pareil au sien. Les ruisseaux qui bourdonnaient encore gaîment à l’époque de son retour étaient maintenant taris ; les pierres blanchies, les herbes couchées et limoneuses indiquaient seules la trace de leur lit desséché ; les feuillées, si vertes et si lustrées le mois d’avant, pendaient ternes et privées de sève. Elle traversa la coupe du Fays ; le sol, couvert de broussailles et de fougères roussies, était aveuglant de clarté ; des milliers d’insectes l’emplissaient d’un murmure strident et métallique ; la loge était effondrée, et les sabotiers étaient partis. — Ah ! songeait Denise en se frayant un chemin parmi les ronces défleuries et les genêts couverts de gousses noires, pourquoi n’ai-je pas trouvé dans le cœur de Francis la bonne foi et le dévouement qu’avaient mes pauvres sabotiers ? J’aurais été heureuse avec lui, même dans une hutte en ruine comme celle-ci !

Elle était rentrée sous bois et cherchait à s’orienter. A travers le silence des ramures engourdies, elle entendit au loin le bouillonnement des sources de l’Aujon, et tout son corps tressaillit douloureusement au souvenir de la soirée du bain. Elle s’arrêta et prêta l’oreille, se berçant du chimérique espoir que Francis repentant était parti à sa recherche et qu’il allait peut-être déboucher du fourré. — Ah ! s’il lui était apparu tout à coup, de même que ce soir de juillet où elle l’avait vu se dresser brusquement au milieu des coudraies, comme elle lui eût tendu les bras, comme elle lui eût pardonné bien vite ses cruelles hésitations ! Mais les cépées demeuraient immobiles, et le soleil, devenu perpendiculaire, dardait ses rayons implacables à travers la futaie déserte. Elle se remit en route ; le Creux d’Aujon était sur sa gauche, la ferme d’Acquenove était derrière elle ; en poussant vers la droite, elle devait tomber sur les champs du plateau de Langres. En effet, après une heure de marche, elle atteignit une lisière et vit devant elle, dans une clarté éblouissante, les plaines pierreuses et un long ruban de route blanche qui tranchait sur le jaune pâle des seigles déjà moissonnés. Elle franchit les raies ensoleillées où les chaumes et les chardons lui meurtrissaient les jambes, et arriva déjà fatiguée au milieu du grand chemin.

Cette route, nue et droite, bordée d’ormes au feuillage grêle, lui faisait peur. On eût dit qu’en quittant la forêt, elle y avait laissé son courage et un peu de la force physique qui l’avait soutenue jusque-là. Ses pieds étaient gonflés et la grosse chaleur de midi l’étourdissait. La flambante réverbération du soleil sur les talus calcaires, sur les champs et sur le sable du chemin lui faisait mal aux yeux. Devant elle, de temps en temps, le vent d’ouest soulevait une colonne de poussière, la roulait en spirale, puis l’éparpillait sur les herbes jaunies des fossés. Les sauterelles emplissaient de leur bruit de lime les cailloux emmétrés sur le bord de la route ; puis elles se taisaient brusquement à son approche. Le bourdonnement reprenait et se succédait ainsi de cent pas en cent pas, avec de subites intermittences pendant lesquelles on n’entendait plus que le crépitement sec des chaumes embrasés de lumière. — Pour Denise, cette route poudroyante et sans ombre était réellement le commencement de l’inconnu ; elle y cheminait comme à regret, déjà alourdie et désorientée. Au point culminant du plateau, un cantonnier assis sur un énorme moellon cassait des cailloux. Abrité derrière un châssis de paille, les yeux protégés par de grosses lunettes, il brisait la pierre à coups de marteau, d’un geste machinal et résigné. Denise s’arrêta pour lui demander le chemin d’Aprey. Il examina un moment avec curiosité cette fille habillée comme une demoiselle et tenant à la main son paquet noué dans un châle, puis, se dressant sur ses jambes noueuses, il lui montra du bras l’embranchement qui coupait au loin le plateau sur la droite et se remit à concasser ses cailloux, tandis que Denise recommençait à marcher dans la poussière brûlante.

Elle se sentait horriblement lasse. Un malaise étrange, causé sans doute par la fatigue d’une nuit blanche, la privation de nourriture et l’accablement d’un soleil torride, s’était emparé de tout son corps. Le cœur lui manquait, ses jambes chancelaient, de soudaines chaleurs lui montaient à la gorge et faisaient perler une sueur froide sur ses tempes. Prise de vertige, elle eut à peine la force de se traîner jusqu’au fossé et de s’appuyer au talus. Tout tournait. — Ah ! Dieu, pensait-elle, est-ce que je vais mourir là, sur cette horrible route ? — Ses paupières s’alourdirent, sa tête s’en alla en arrière et elle n’eut plus conscience de ce qui se passait autour d’elle…

A Rouelles, pendant ce temps, Francis attendait l’arrivée de sa femme dans des transes un peu analogues à celles d’un condamné à mort durant l’heure qui précède son exécution. Il avait la fièvre et ne pouvait tenir en place. Il ne savait plus comment il sortirait de toutes les complications funestes où l’avait jeté son aventure avec Denise. Qu’allait dire Mme Adrienne en apprenant le mystérieux et inexplicable départ de Sauvageonne ? A la maison, les domestiques ne s’en doutaient pas encore, mais avant le soir tout se saurait… Pauvre Sauvageonne ! où était-elle à cette heure et comment allait-elle vivre dans ce village où on la considérerait sans doute comme une charge embarrassante ?… Malgré son égoïsme, Francis se sentait pris de pitié en songeant aux hasards, aux dangers même qu’allait courir cette malheureuse enfant, qui l’avait si étourdiment aimé et qu’il avait si cruellement poussée à sa perte. Le sentiment d’une lourde responsabilité ne contribuait pas peu à accroître le malaise où le plongeait l’attente d’Adrienne. A chaque instant, il consultait sa montre : — Encore deux heures… encore une heure… et elle sera ici ! — Un frisson glacé lui passait dans le dos. Il se levait, préparait la contenance qu’il prendrait au moment de l’arrivée, les raisons qu’il pourrait bien donner pour expliquer la fuite de Denise. Puis, enfiévré et brisé par l’anxiété, il se jetait dans un fauteuil, fermait les yeux et se creusait l’esprit pour trouver une solution favorable.

Par moments il arrivait à se rassurer en se payant d’illusions, en se leurrant lui-même au moyen d’arguments ingénieux, à l’aide desquels il endormait momentanément son inquiétude : — Après tout, se disait-il, Denise est une créature étrange ; ses goûts rustiques et ses habitudes vagabondes l’ont peut-être mieux organisée que je ne l’imagine pour supporter l’épreuve qu’elle s’est volontairement imposée. Elle aime les paysans, elle a de leur sang dans les veines, elle était née pour vivre avec eux, et pourvu qu’elle trouve ses parents à Aprey, elle saura se tirer d’affaire. Ce n’est pas une fille comme une autre. Elle est entêtée et indépendante ; une fois installée là-bas, elle refusera énergiquement de rentrer à Rouelles. — Reste Adrienne ; mais celle-là est plus maniable, et elle m’écoute volontiers. Je saurai manœuvrer de façon à ce qu’elle renonce à rappeler sa filleule auprès d’elle. Ce sera difficile peut-être tout d’abord, parce qu’elle est imbue d’un tas d’idées sentimentales et romanesques, mais avec de l’adresse et de la ténacité j’arriverai à lui faire entendre raison. Elle comprendra que ce parti est de beaucoup le plus avantageux, dans le propre intérêt de Denise, et aussi dans l’intérêt de notre tranquillité intérieure. Alors, comme le plus fort sera fait, puisque Denise a pris les devants, les choses s’arrangeront au moyen d’une somme d’argent placée sur la tête de la fugitive… En résumé, tout sera ainsi pour le mieux ; rien ne transpirera de la faute que j’ai eu la sottise de commettre… Oui, je me suis mal conduit, c’est certain, et je plains la pauvre enfant… Mais je ne suis pas un ange après tout, et un ange lui-même aurait succombé à la tentation… Si elle était restée ici, la situation eût été intolérable, et fatalement Adrienne aurait fini par tout découvrir… Décidément, c’est un mal pour un bien… Pourvu que Denise soit arrivée saine et sauve à Aprey !

Il en était là de son monologue, quand un bruit de roues fit crier le sable de la route et il entendit qu’on ouvrait la grande porte de la cour. — Il se leva tout pâle, le cœur battant, et s’élança vaillamment hors du vestibule. Mme Pommeret était déjà descendue de voiture et, avant qu’il eût pu placer un mot, elle lui sauta au cou.

— Me voici ! s’écria-t-elle en l’embrassant, je te reviens en parfaite santé… Il n’en est pas de même de tout le monde, car je te ramène la pauvre Sauvageonne dans un triste état.

— Sauvageonne ! murmura Francis atterré… Elle est là ?

Il n’osait lever les yeux vers la voiture, à la portière de laquelle la femme de chambre se tenait affairée.