On boit à la ronde. Ils mangent tous du meilleur appétit et boivent à proportion. Avec le second service on a apporté des vins délicieux. Les entremets sont ingrédientés de manière à ne pas permettre que de tels convives conservent longtemps leur sang-froid et demeurent à table sans s'agacer. Quoique le Chevalier ait fait passablement des siennes, il se sent déjà des velléités pour cette friponne de Célestine, dont il est voisin, et qui joue avec lui de la prunelle, à faire sauter le bouchon. La vue de plus de la moitié de ses merveilleux tétons (qu'elle découvre sous prétexte d'y pourchasser un peu de pain qui la blesse) achève de mettre en rut l'inflammable jouvenceau. Cependant il s'observe assez bien pour ne pas se mettre dans le cas d'offenser la Duchesse, qui le guette du coin de l'œil. De son côté le Comte croit de son honneur qu'avant qu'on se quitte, la Duchesse ait fait aussi quelque chose pour lui. Durut, qui ne perd rien de tout ce manège, rit sous cape, et déjà se doute de ce qui va suivre. Au dessert, les gens renvoyés, la conversation s'anime par degrés et devient des plus polissonnes. En voici un léger échantillon:

Madame Durut.—A propos, madame la Duchesse, il y a longtemps que vous n'êtes venue par ici avec ce grand lévrier… cet étranger si blond, si pomponné!…

La Duchesse.—Elle me divertit avec son lévrier, c'est justement un Danois… l'Opéra me l'a enlevé…

Célestine.—L'Opéra ne vous a pas enlevé grand chose. Cet homme est bien le plus glacial bande-à-l'aise! (Gaîment.) Nous sommes tous garçons ici?

La Duchesse, souriant.—Il a donc l'avantage de vous connaître?

Célestine.—Oh! ne m'en parlez pas. J'eus un jour, je ne sais par quel caprice d'avoir quelqu'un d'encore plus blond que moi, le malheur de m'aventurer avec ce beau monsieur; cela fut d'un nul!… Il est vrai qu'il resta sur le champ de bataille un diamant, mais vivent les gens qui savent les faire gagner!

La Duchesse, sentant une atteinte.—Comte, j'ai des cors, je vous en avertis. (Elle sourit.)

Madame Durut.—Oh! je le reconnais au langage des pieds. Chez moi, certain soir qu'il s'agissait d'enivrer un provincial et de lui souffler sa jolie femme, ne voilà-t-il pas mon maladroit qui, à table, en face du couple, se trompe et croyant faire une gentille à madame, nous appuie amoureusement un pied sur l'orteil goutteux du mari. Celui-ci de jeter le cri de quelqu'un qu'on mettrait à la broche et de retirer les jambes si promptement, si fort et si haut qu'il soulève la table et renverse tout ce qui la couvrait. Figurez-vous le baccanal, le tracas, la consternation d'une femme peu faite, alors, à de pareils événements!… Il est vrai que, depuis, nous en avons fait une rude lame… Comte, vous pouvez certifier ce que je dis.

Le Comte, froidement.—Qu'en faites-vous?

Madame Durut.—C'est du véreux maintenant. Elle vient encore dans ma maison de Paris, pour les moines.