»La Florinière était le fils d'un anobli dont le père avait fait dans le commerce maritime une fortune considérable, que ce fils avait commencé de gaspiller et que le petit-fils surtout avait de merveilleuses dispositions à rendre en très peu de temps nulle. Celui-ci était simple et confiant jusqu'à la prodigalité, brave sans émulation, car, officier, il n'avait pu soutenir plus d'un an le régime des garnisons, après s'être mis en frais d'estropier deux ou trois vaniteux lieutenants qui avaient fait des façons pour le regarder comme leur camarade, à cause de sa presque roture. Sans beaucoup d'esprit, détestant l'étude, n'ayant dans la tête ni histoire, ni fable, ni poésie, ni théâtre, et n'étant même jamais que très imparfaitement au courant des intérêts journaliers; s'énonçant d'une manière commune, mais joli garçon; le meilleur enfant du monde, sans humeur, sans caprices, toujours assez gai, plus caressant encore. La Florinière, qui n'avait rien de piquant, ne pouvait en somme ni me plaire beaucoup par ce qu'il avait de bon, ni prendre de l'ascendant sur moi, parce que j'étais dès lors plus fine que lui, et que dès la première occasion où je vins à bout de lui faire faire mes volontés au lieu des siennes, mon grossier empire fut irrévocablement décidé.
»Disons qu'avec l'habit de femme, j'endossai sur-le-champ la ruse et l'esprit de domination.
»Nous menions une joyeuse vie, assidus à tous les petits spectacles (de meilleurs ne m'auraient point alors intéressée): La Florinière abhorrait la tragédie; la comédie, à moins qu'elle ne fût bouffonne, le faisait bâiller. Audinot et Nicolet surtout faisaient ses délices. Fidèles à tous les Waux-halls, aux foires, enfin à toute fête publique; logés chèrement, car dès le lendemain de l'aventure d'Alidor nous avions déménagé et le même jour La Florinière avait touché trente mille livres; regorgeant de liberté, d'aisance et de facilités à nous divertir, nous vécûmes ainsi plus de six mois, pendant lesquels mon nigaud eut la sottise de me faire faire connaissance avec la plus mauvaise compagnie en hommes qu'il soit possible d'imaginer, avec des militaires à expédients, des agioteurs, des pupilles à affaires, des abbés parasites (celui de Mlle de La Motte fut à son tour du nombre; je vous en parlerai tout à l'heure), avec des joueurs sybarites, de faux marquis, comtes, chevaliers qui ne venaient jamais au logis, il est vrai, sans m'apporter des bonbons ou des fleurs, mais qui n'en sortaient jamais sans avoir puisé quelques louis dans la bourse de mon extrait de Jourdain[62]; telles étaient nos plus intimes ou plutôt nos seules connaissances.
[62] Qui ne connaît le héros de la comédie du Bourgeois gentilhomme. (N.)
»En un mot, ma chère maîtresse, le maladroit La Florinière prit comme exprès tant de soins à me distraire de lui-même qu'un beau jour je le fis cocu avec mon maître à danser, une autre fois avec un fringant garde du corps; une autre fois avec un marquis de bouillotte, toujours en rapprochant les dates; puis avec un prieur, faiseur de vers libertins et de nouvelles érotiques; avec celui-ci qui me lisait chaque jour sa besogne du matin, je ne manquais jamais d'essayer ce qu'il avait écrit: il m'apprit vraiment de jolies choses! Bientôt, sans beaucoup de goût pour ceux qui m'arrachaient des faveurs, bientôt par besoin du tempérament, puis par caprice, puis pour narguer en quelque façon mon aveugle amant, et plus d'une fois, lui présent mais trompant habilement ses regards, je fus ainsi tour à tour en moins d'un an, la conquête d'une quarantaine de godeluraux, qu'au fond je méprisais si fort, que j'osais à peine les saluer en public, et que j'avais la sueur froide quand, au spectacle ou ailleurs j'en voyais deux ensemble les yeux fixés sur moi, tant je craignais leurs confidences et les scènes qui pouvaient en résulter.
»A travers cette banalité, nous nous trouvâmes enfin, mon cher entreteneur et moi, poivrés d'importance. Il s'était bien lui-même rendu par-ci par-là coupable de quelque petite infidélité, mais il y avait cent à parier contre un que j'avais tous les torts de notre mutuelle infortune. Au surplus, il aurait mis sa main au feu de mon innocence à toute épreuve, et tandis que je tremblais de me voir mise brusquement à la porte, à coups de pied au cul, j'eus un beau soir la surprise de voir mon jocrisse à mes pieds, s'accusant, se maudissant, se frappant la poitrine, mettant entre mes mains sa vie, etc.
»Après avoir longtemps feint de ne rien comprendre à son désespoir, et me l'être fait bien humblement expliquer, je me montrai généreuse. Le pardon ne tenait à rien; en veut-on à ce qu'on idolâtre! Il fallait bien qu'il se crût idolâtré, tout au moins. Je pardonnai donc avec toute la dignité convenable.
»J'ai dit qu'il était à mes pieds; je le relève, mais une assez grosse bourse restait à terre, je l'avertis de cet oubli.» Ne m'outrage pas, chère Félicité! s'écrie-t-il avec une reprise de suffocation; ne me fais pas rougir de la modicité du dédommagement que je t'offre. Plus économe, j'aurais expié par un plus digne sacrifice l'irréparable outrage dont je suis coupable envers toi. Pardon! me pardonnes-tu?—En peux-tu douter?… Mais là, sincèrement?
»De toute mon âme!—Eh bien! (il me serre la main et me verse un torrent de larmes) adieu, adieu, Félicité! Maintenant je pars moins malheureux…—Tu me quittes!—Oui, pour quelques mois. Rétablis ta santé. Je ne pourrais près de toi mettre ordre à la mienne; nous nous écrirons. J'apprenais alors, et commençais à pouvoir tracer quelques lignes, bien entendu sans un mot d'orthographe. Je promis de correspondre.
»Je parlais encore quand La Florinière s'évada fermant et emportant la clef, sans doute de peur que, courant après lui, je n'ébranlasse sa résolution courageuse; mais hélas! j'avoue que je me sentais résignée à supporter notre théâtrale séparation, cependant je m'acquitte du cérémonial convenable, je trépigne des pieds et des poings contre l'obstacle qui m'arrête. En même temps j'entends derrière moi rire quelqu'un à gorge déployée.