Arrivés dans les cellules, madame La Motte pleura sur la nécessité qui la condamnait à une si horrible demeure. «Hélas! dit-elle, en sommes-nous donc réduits à cette extrémité? Les appartemens d’en haut m’avaient d’abord semblé une déplorable habitation; mais c’est un palais en comparaison de ceux-ci.»

«—Cela est vrai, ma chère amie, dit La Motte. Eh bien, que le souvenir de ce que vous les aviez crus d’abord, adoucisse à présent votre déplaisir; ces cellules sont un palais, comparées à Bicêtre ou à la Bastille, et aux terreurs d’un affreux châtiment qui nous y accompagneraient encore. Que la crainte d’un plus grand mal vous apprenne à souffrir le moindre: je suis content si je trouve ici le refuge que je cherche.»

Madame La Motte était muette, et Adeline, oubliant ses derniers torts, tâchait de la consoler de son mieux. Tandis que son propre cœur succombait aux infortunes qu’elle ne pouvait s’empêcher d’anticiper, elle avait l’air tranquille et même enjoué, elle prévenait madame La Motte avec la plus vigilante sollicitude; elle était si contente de voir son mari caché dans cet asile, qu’elle perdait presque le sentiment de ce qu’il avait d’horrible et d’incommode.

C’est ce qu’elle exprima sans détour à La Motte. Il ne pouvait être insensible à cette marque d’attachement. Madame La Motte y prit garde, et cela reproduisit en elle un sentiment pénible: elle prit les épanchemens de la reconnaissance pour ceux de la tendresse.

La Motte retourna plusieurs fois à la trappe, pour écouter s’il n’y avait personne dans l’abbaye; mais aucun bruit ne troublait le calme de l’obscurité. Enfin ils se mirent à table. Le souper fut triste.

«—Mon ami, dit madame La Motte en soupirant, si les archers ne venaient pas cette nuit, et si Pierre retournait demain matin à Auboine, il pourrait prendre de plus amples éclaircissemens, ou du moins nous procurer une voiture pour sortir d’ici.»

«—Sans doute, dit La Motte, qu’il pourrait en trouver une, et du monde aussi pour la suivre. Pierre serait un homme excellent pour montrer aux archers le chemin de l’abbaye, et pour les informer de ce dont ils pourraient se douter sans lui, savoir que je suis ici caché.»

«—Quelle cruelle ironie! dit madame La Motte. Ce que je proposais, c’était seulement pour notre bien commun: j’ai pu me tromper dans mon idée, mais assurément mon intention était pure.» En prononçant ces mots, ses yeux se gonflèrent de larmes. Adeline aurait voulu la consoler; mais elle se taisait par délicatesse. La Motte remarqua l’effet de son discours, et quelque chose de ressemblant au remords pénétra dans son cœur. Il s’approche de sa femme, et lui prenant la main:

«Il faut pardonner au désordre de mon âme, dit-il; je n’avais pas dessein de vous affliger. L’idée d’envoyer Pierre à Auboine, où il a déjà tant fait de bévues, je n’ai pu m’empêcher de la relever. Non, ma chère amie, notre chance seule de salut, c’est de rester où nous sommes tant que dureront nos provisions. Si les archers ne viennent pas ici cette nuit, ils y viendront probablement demain matin, ou peut-être après-demain. Quand ils auront fouillé l’abbaye pour m’y trouver, ils s’en iront; alors nous pourrons sortir de ce refuge, et prendre des mesures pour passer dans un pays éloigné.»

Madame La Motte reconnut la vérité de ce discours, et son âme étant consolée par la petite satisfaction que son mari venait de lui donner, elle reprit assez de gaîté. Après souper, La Motte posta le fidèle, mais simple Pierre, au pied de l’escalier qui montait au cabinet, pour y faire sentinelle pendant la nuit; ensuite il revint dans les cellules d’en bas, où il avait laissé sa petite famille. Les lits étaient préparés et tous s’étant souhaité le bonsoir, ils se couchèrent et implorèrent le sommeil.