Les pensées d’Adeline étaient trop occupées pour lui permettre de reposer; et, lorsqu’elle crut ses compagnons endormis, elle s’abandonna à la tristesse de ses réflexions. Elle regardait aussi dans l’avenir avec les plus affligeantes appréhensions.

«Si La Motte était arrêté, qu’allait-elle devenir? Elle serait alors une créature errante sur la terre, sans amis pour la protéger, sans argent pour subsister. La perspective était triste..., était terrible!» Les chagrins de monsieur et de madame La Motte, qu’elle chérissait avec la plus vive affection, n’entraient pas dans les siens pour peu de chose.

Quelquefois elle se rappelait son père; mais elle ne voyait en lui qu’un ennemi, loin duquel elle devait fuir. Ce souvenir ajoutait à ses peines; mais l’idée des souffrances qu’il lui avait occasionées, l’affligeait moins encore que le sentiment de sa dureté. Elle versa des larmes amères. A la fin, elle s’adressa à l’Être-Suprême, et se remit à sa providence, avec cette piété simple qui n’appartient qu’à la vertu. Son âme se calma, se rassura par degrés, et bientôt après elle s’endormit.



CHAPITRE V.

La nuit se passa sans alarme. Pierre était resté à son poste, et n’avait rien entendu qui l’eût empêché de s’endormir. La Motte, long-temps avant de l’apercevoir, l’entendit qui ronflait très-musicalement. Il fut bientôt réveillé par la voix aigre et chagrine de La Motte. «Dieu vous bénisse, notre maître, s’écria-t-il en s’éveillant! seraient-ils venus?»

«—S’ils ne sont pas ici, ce n’est pas votre faute. Vous ai-je placé là pour dormir, maraud?»

«—Mon Dieu! notre maître, répliqua Pierre, le sommeil est le seul bon temps qu’on puisse se donner ici; pour moi, je n’aurais pas le cœur de le refuser à un chien dans un pareil endroit.»

La Motte le questionna sérieusement sur certain bruit qu’il croyait avoir entendu pendant la nuit, et Pierre lui protesta très-solennellement qu’il n’avait rien entendu: l’assertion était vraie à la rigueur, car il s’était donné le bon temps de dormir sans interruption.