La Motte monte à la porte de la trappe, et écoute avec attention. Il n’entend aucun bruit, et se hasarde à la soulever. La vive lumière du soleil frappa ses yeux; la matinée était déjà bien avancée. Il marcha doucement le long des chambres, et regarda par une fenêtre: il ne vit personne. Encouragé par cette apparente sécurité, il osa descendre l’escalier de la tour, et entra dans le premier appartement. Il s’avançait vers le second; mais s’arrêtant soudain par réflexion, il approcha son œil d’une fente de la porte. Il regarde, et voit distinctement une personne assise et le bras appuyé sur une fenêtre.
Cette découverte le consterna si fort, que, pour l’instant, il perdit toute sa présence d’esprit, et qu’il lui fut absolument impossible de faire un pas. La personne, qui avait le dos de son côté, se leva, et tourna la tête. La Motte reprit alors ses sens, et sortant de l’appartement aussi vite et aussi doucement qu’il lui fut possible, il monta dans le cabinet. Il leva la trappe; mais avant de l’avoir fermée, il entendit les pas de quelqu’un qui entrait dans la chambre précédente. Il n’y avait à la trappe ni verrous ni autre fermeture, et sa sûreté dépendait uniquement de l’exacte correspondance des panneaux. La première porte de la chambre en pierres n’avait aucuns moyens de défense; et les fermetures de la porte intérieure étant placées pour lui du mauvais côté, elles ne pouvaient le garantir d’être découvert, ni lui donner le temps de se sauver.
Parvenu dans cette chambre, il s’arrête, et entend distinctement des personnes marcher dans le cabinet au-dessus. En prêtant l’oreille, il entend aussi une voix qui l’appelle par son nom. Soudain il s’enfuit aux cellules d’en bas, croyant à chaque moment qu’on allait ouvrir la porte, et qu’il entendait les pas de ceux qui le poursuivaient. S’étant jeté sur la terre, à l’extrémité des voûtes, il resta quelque temps sans haleine, tant il était ému. Madame La Motte et Adeline, glacées d’effroi, lui demandèrent ce qui lui était arrivé. Il lui fut impossible de parler sur-le-champ: dès qu’il en eut le pouvoir, cela fut presque inutile, car le bruit éloigné qui partait d’en haut, apprit à la famille une partie de la vérité.
Ce bruit ne paraissait pas approcher; mais, incapable de maîtriser son épouvante, madame La Motte jeta un cri: cela redoubla les angoisses de La Motte. Il s’écria: «Vous me perdez! ce cri vient de les avertir de l’endroit où je suis.» Il traversa les cellules les mains jointes et à grands pas. Pâle et muette comme la mort, Adeline soutenait madame La Motte, et eut beaucoup de peine à l’empêcher de se trouver mal. «O Dupras! Dupras! vous voilà vengé!» dit La Motte avec une voix qui semblait s’échapper au fond de son cœur; et après un moment de silence, il reprit: «Mais pourquoi cherché-je à me tromper par l’espérance de m’évader? pourquoi attendre ici leur arrivée? terminons plutôt ces angoisses déchirantes, en me jetant moi-même dans leurs mains.»
En parlant ainsi, il marchait vers la porte; mais la vue de madame La Motte retint ses pas. «Arrêtez, dit-elle, pour l’amour de moi, arrêtez, ne me quittez pas ainsi, et ne vous précipitez pas volontairement dans l’abîme!»
«—Assurément, monsieur, dit Adeline, vous êtes trop prompt; ce désespoir est aussi inutile qu’il est mal fondé. Nous n’entendons venir personne; si les archers avaient découvert la trappe, ils seraient certainement ici depuis long-temps.» Ce discours d’Adeline calma le désordre de La Motte: l’agitation de la terreur s’apaisa, et la raison fit luire à ses yeux un faible jour d’espérance. Il prêta une oreille attentive; et, s’apercevant que tout était tranquille, il s’avance prudemment à la chambre en pierres, et de là au pied de l’escalier qui conduisait à la trappe: elle était fermée; on n’entendait pas le moindre bruit au-dessus.
Il fit long-temps sentinelle; et le silence continuant, son espoir se renforça. Enfin il commença à croire que les archers avaient quitté l’abbaye. Il n’en passa pas moins la journée dans une inquiète vigilance. Il n’osait pas ouvrir la trappe, et souvent il croyait entendre des bruits lointains. Cependant il était clair que le secret du cabinet avait échappé aux recherches; et il fondait avec raison sa sécurité sur cette circonstance. La nuit suivante se passa comme la journée, dans une craintive espérance, et dans une veille assidue.
Mais ils furent alors menacés de manquer de vivres. Les provisions, qu’on avait distribuées avec la plus scrupuleuse économie, étaient presque épuisées; et un plus long séjour dans ce refuge pouvait avoir des suites déplorables. Dans cette position, La Motte délibéra sur la conduite la plus prudente qu’il avait à tenir. Il ne voyait point de meilleur parti que d’envoyer Pierre à Auboine, la seule ville d’où il pût revenir dans l’espace de temps limité par leurs besoins. Il y avait bien du gibier dans la forêt, et du poisson dans la rivière; mais Pierre n’était pas en état de manier utilement un fusil ou une ligne.
Il fut donc convenu qu’il irait à Auboine chercher de nouvelles provisions, et en même temps ce qu’il fallait pour raccommoder la roue du carrosse, afin d’avoir un moyen tout prêt de se transporter hors de la forêt. La Motte défendit à Pierre de faire aucunes questions sur les gens qui s’étaient informés de lui, ni de prendre aucune mesure pour découvrir s’ils étaient sortis du canton, de crainte qu’il ne se trahît encore par ses bévues. Il lui recommanda de garder le plus grand silence sur ces objets, de finir son affaire, et de sortir de la ville le plus promptement possible.
Il y avait encore une difficulté à vaincre.—Qui oserait sortir le premier, et visiter l’abbaye, pour savoir si les archers en étaient partis? La Motte réfléchit que, s’il se remontrait, il serait infailliblement perdu; ce qui ne serait pas aussi certain, si l’on apercevait quelqu’un de ses compagnons, parce qu’ils étaient tous inconnus aux suppôts de la justice. Il était nécessaire, au surplus, que la personne qu’il enverrait, eût assez de courage pour poursuivre la recherche, et assez d’esprit pour la conduire avec prudence. Pierre avait peut-être la première qualité, mais il était certainement dépourvu de la seconde. La Motte regarda sa femme, et lui demanda si, pour l’amour de lui, elle oserait se risquer. A cette proposition, son cœur frissonna: elle ne voulait cependant pas refuser, ni paraître indifférente sur un point aussi essentiel au salut de son mari. Adeline remarqua, dans sa contenance, l’agitation de son âme; et surmontant les craintes qui jusqu’alors lui avaient ôté l’usage de la parole, elle s’offrit à marcher elle-même.