«Il est vraisemblable, dit-elle, qu’ils auront plus d’égards pour moi que pour un homme.» La honte ne permettait pas à La Motte d’accepter son offre; et sa femme, touchée de la magnanimité d’une pareille conduite, sentit revivre momentanément sa première affection pour Adeline. Celle-ci insista si vivement sur sa proposition, et cela d’un air si sérieux, que La Motte commençait à balancer. «Monsieur, dit-elle, vous m’avez une fois sauvée du plus pressant danger, et depuis vos bontés n’ont cessé de me protéger; ne me refusez pas le plaisir de les mériter par un acte de reconnaissance. Laissez-moi aller dans l’abbaye; et si, par cette démarche, je parviens à vous garantir d’un malheur, je serai suffisamment récompensée du léger péril que je puis courir; car ma satisfaction sera au moins égale à la vôtre.»
A ce discours, madame La Motte pouvait à peine retenir ses larmes, et La Motte dit avec un profond soupir: «Eh bien! j’y consens; allez, Adeline; et à partir de ce moment, regardez-moi comme votre débiteur.» Adeline ne s’arrêta pas à répondre; mais, prenant une lumière, elle sortit des cellules. La Motte la suivit pour lever la trappe, et lui recommanda de bien regarder, s’il était possible, dans tous les appartemens, avant d’y entrer. «Si vous étiez aperçue, dit-il, il faut répondre de manière à ne pas me compromettre. Votre présence d’esprit vous conseillera mieux que moi... Dieu vous conduise!»
Dès qu’elle fut partie, l’admiration de madame La Motte ne tarda pas à céder à d’autres mouvemens. La méfiance mina par degrés les bonnes dispositions, et la jalousie éveilla les soupçons. Elle se dit tout bas: «Ce n’est que d’un sentiment plus fort que la reconnaissance, qu’Adeline peut apprendre à surmonter ses craintes. L’amour seul lui inspire une conduite aussi généreuse!» Rien de plus conforme à la pratique des gens du monde que ces soupçons. Mais en croyant ne pouvoir expliquer la conduite d’Adeline, sans lui supposer des motifs personnels, madame La Motte oubliait, à coup sûr, combien elle avait précédemment admiré le désintéressement de sa jeune amie.
Cependant Adeline monte dans les chambres: les joyeux rayons du soleil venaient donc encore frapper ses regards et ranimer ses esprits? Elle traversa vite les appartemens, et ne s’arrêta qu’en arrivant à l’escalier de la tour. Elle y demeura quelque temps; mais aucun bruit ne parvint à son oreille, si ce n’est la plainte du vent à travers les arbres; enfin elle descendit. Elle franchit les appartemens d’en bas sans voir personne; et le peu de meubles qui restaient, paraissaient exactement dans le même état où elle les avait laissés. Alors elle hasarda de regarder hors de la tour: elle n’aperçut d’autres objets animés que les bêtes fauves qui paissaient tranquillement sous l’ombrage de la forêt. Un jeune faon qu’Adeline avait apprivoisé, la reconnut, et vint à elle en bondissant et en exprimant une vive joie. Un peu alarmée, elle trembla que l’animal ne fût remarqué, et ne la découvrît; et elle s’enfuit rapidement à travers les cloîtres.
Elle ouvrit la porte qui menait à la grande salle de l’abbaye; mais le passage était si ténébreux, qu’elle recula d’effroi. Il était pourtant nécessaire qu’elle continuât sa visite, surtout de l’autre côté de la ruine, qu’elle n’avait pas encore examinée; mais ses terreurs la reprirent quand elle songea combien elle allait s’éloigner de son unique refuge, et combien il lui serait difficile de s’y retirer. Elle hésita; mais en se rappelant ses obligations envers La Motte, et en considérant qu’elle n’aurait peut-être jamais d’autre occasion de lui rendre service, elle se résolut d’avancer.
Pendant que ces idées passaient rapidement dans son âme, elle leva vers le ciel ses innocentes mains, et soupira une silencieuse prière. Elle s’avança d’un pas tremblant sur les fragmens de la ruine, jetant à l’entour des regards inquiets, et tressaillant fréquemment au bruit du vent qui murmurait parmi les arbres, et qu’elle prenait pour des voix qui se répondaient tout bas. Elle venait à l’esplanade qui faisait face au bâtiment; mais, ne voyant personne, elle se sentit revivre. Alors elle s’efforça d’ouvrir la grande porte de la salle; mais se rappelant aussitôt qu’elle avait été condamnée par ordre de La Motte, elle s’avança vers l’extrémité septentrionale de l’abbaye; et après avoir jeté les yeux sur la perspective d’alentour, aussi loin que l’épaisseur du feuillage le lui permettait, elle reprit le chemin de la tour par ou elle était sortie.
Le cœur d’Adeline respirait enfin: elle revint avec impatience apprendre à La Motte qu’il n’avait rien à craindre. Elle rencontra encore dans le cloître son faon chéri, et s’arrêta un moment pour le caresser. Il parut sensible au son de sa voix et redoubla de joie; mais comme elle lui parlait, il s’échappa tout-à-coup de sa main. Elle lève les yeux: la porte du passage qui conduisait à la grande salle était ouverte, et elle en voit sortir un homme en habit de militaire.
Elle s’enfuit le long des cloîtres avec la rapidité de la flèche, sans oser jeter un coup d’œil en arrière; mais une voix lui crie de s’arrêter, et elle entend les pas qui s’avancent à sa poursuite. Avant de pouvoir arriver à la tour, la respiration lui manque, et pâle, inanimée, elle s’appuie contre un des piliers de la ruine. L’homme approche, et la regardant avec une vive expression de surprise et de curiosité, il prend un air engageant, l’assure qu’elle ne court aucun danger, et lui demande si elle appartenait à La Motte. A ce nom, elle témoigna encore plus d’épouvante; mais il réitéra ses assurances et sa question.
«Je sais qu’il est caché dans cette ruine, dit l’étranger; je sais aussi pourquoi il se cache, mais il est de la dernière importance que je le voie, et il sera convaincu qu’il n’a rien à redouter de ma part. Adeline était si tremblante, qu’elle avait bien de la peine à se soutenir. Elle hésitait, et ne savait que répondre. Sa contenance semblait confirmer les soupçons de l’étranger: elle le sentait, et son embarras s’en augmentait encore. Il s’en prévalut pour la presser davantage. Adeline lui répondit enfin que La Motte avait habité quelque temps à l’abbaye. «Il y habite encore, madame, dit l’étranger; conduisez-moi où je pourrai le trouver... Il faut que je le voie, et....»
«—Jamais, monsieur, réplique Adeline; et je vous proteste que vous le cherchez vainement.»