«—Vraiment! vos pensées doivent donc avoir pour vous un charme bien puissant?»
«—Hélas! répliqua Adeline, en laissant échapper une larme, il leur reste bien peu de sujets de contentement.»
«—Cela est très-surprenant, poursuivit madame La Motte.»
«—Est-il donc surprenant, madame, qu’on soit malheureuse lorsqu’on n’a plus d’amis?»
Madame La Motte sentit le reproche au fond de sa conscience, et rougit.
«—Mais, reprit-elle après un court silence, et en fixant La Motte, vous n’êtes pas dans ce cas, Adeline.»
L’innocence d’Adeline était bien loin de rien soupçonner. Elle ne fit aucune attention à cette circonstance; mais souvent à travers ses larmes, elle dit qu’elle se réjouissait de l’entendre parler ainsi. Pendant cette conversation, La Motte était resté absorbé dans ses réflexions; et Louis, ne pouvant se douter quel en était le but, regardait attentivement sa mère et Adeline pour s’en éclaircir; mais il regardait cette dernière avec une expression si remplie de tendre pitié, qu’il découvrit en même temps à madame La Motte les sentimens de son cœur. Elle répliqua sur-le-champ aux dernières paroles d’Adeline, de l’air le plus sérieux: «L’amitié n’a de prix qu’autant que notre conduite s’en rend digne; l’amitié qui survit au mérite de la personne aimée, est une disgrâce pour les deux parties.»
Le ton et la manière dont elle proféra ces mots, chagrinèrent encore Adeline, qui lui dit doucement qu’elle se flattait de ne jamais mériter un pareil reproche. Madame La Motte se tut; mais Adeline fut si pénétrée de ce qui s’était passé, que les pleurs coulèrent de ses yeux, et qu’elle se cacha le visage avec son mouchoir.
Louis se leva, non sans être ému; et La Motte, sortant de sa rêverie, demanda ce dont il s’agissait; mais, avant de recevoir une réponse, il parut avoir oublié qu’il avait fait la question. «Adeline peut vous en rendre compte, dit madame La Motte.—Je n’ai pas mérité cela, dit Adeline en se levant; mais puisque ma présence déplaît, je me retire.»
Elle faisait un mouvement pour sortir, lorsque Louis, qui marchait dans la chambre avec l’air de l’agitation, lui prit doucement la main, en disant: «Il y a là-dessous quelque malheureuse méprise.» Il voulait la reconduire à son siége; mais son âme était trop abattue pour soutenir une plus longue contrainte, et retirant sa main: «Laissez-moi m’en aller, dit-elle; s’il y a quelque méprise, il m’est impossible de l’expliquer.» A ces mots, elle quitta la chambre. Louis la suivit de l’œil jusqu’à la porte, et se tournant ensuite vers sa mère: «A coup sûr, madame, lui dit-il, vous avez tort; je gage ma tête, qu’elle mérite votre plus tendre affection.»