«—Vous plaidez sa cause avec éloquence, monsieur: peut-on vous demander ce qui vous intéresse si fort en sa faveur?»
«—Ses manières aimables, qu’on ne peut observer sans concevoir de l’estime pour elle.»
«—Mais vous vous fiez trop peut-être à vos observations: il est possible que ses manières aimables vous trompent.»
«—Pardonnez-moi, madame, je puis affirmer hardiment qu’elles ne me trompent point.»
«—Vous avez, sans doute de bonnes raisons de parler ainsi, et je m’aperçois, à votre admiration pour cette jeune innocente, qu’elle a réussi dans le projet de séduire votre cœur.»
«—C’est sans dessein qu’elle s’est attiré mon admiration; elle n’y serait jamais parvenue, si elle eût été capable de la conduite que vous lui supposez.»
Madame La Motte allait répliquer, mais elle en fut empêchée par son mari, qui, sortant de sa rêverie, s’informa du sujet de la contestation. «Trêve à ces propos ridicules, dit-il d’un ton fâché. Adeline aura, je suppose, oublié quelque article du ménage: une offense aussi grave mérite sans doute punition; mais ne me rompez plus la tête de vos misérables querelles: si vous voulez régenter, madame, que ce ne soit pas en ma présence.»
A ces mots, il quitte brusquement la chambre, son fils le suit, et madame La Motte reste livrée à ses réflexions chagrines. Sa mauvaise humeur provenait toujours de la même cause. Elle avait su la promenade d’Adeline; et La Motte étant allé de bonne heure dans la forêt, son imagination, échauffée par la jalousie qui couvait dans son sein, la persuada qu’ils s’étaient donné un rendez-vous.
Elle n’en douta plus au retour d’Adeline, suivie de près par La Motte. Sa passion lui peignant ainsi les apparences sous les plus noires couleurs, ni sa longue habitude des bons procédés, ni la présence de son fils, n’avaient été capables de contraindre ses émotions. Elle regardait la conduite d’Adeline, dans leur dernière scène, comme un chef-d’œuvre d’hypocrisie, et l’indifférence de La Motte comme un jeu; tant elle était ingénieuse à se créer des fantômes!
Adeline s’était retirée dans sa chambre. Quand sa première agitation se fut apaisée, elle fit l’examen général de sa conduite, et n’y trouvant rien dont elle pût s’accuser, elle n’en fut que plus contente d’elle-même. Sa satisfaction la plus grande, elle la tirait de la pureté de ses intentions. Au moment qu’on l’accuse, l’innocence peut être quelquefois accablée par l’effroi du châtiment qui n’est dû qu’au crime; mais la réflexion dissipe les prestiges de la terreur, et porte au fond d’une âme déchirée les consolations de la vertu.