«Vous avez raison, Monsieur, dit Adeline, et vous faites bien de me le rappeler, puisqu’après avoir entendu votre première proposition, j’ai pu en écouter d’autres un seul instant.» Elle se leva pour sortir de la chambre. «Arrêtez, mademoiselle, dit le marquis avec un regard où l’orgueil offensé s’efforçait de se cacher; ne souffrez pas qu’un dépit insensé agisse contre vos intérêts: rappelez-vous les dangers qui vous environnent, et pesez la valeur d’une offre qui peut du moins vous procurer un asile honorable.»
«—Quelles que soient mes infortunes, monseigneur, je ne vous en ai jamais fatigué; vous me pardonnerez donc de vous observer que la mention que vous en faites à présent a beaucoup plus l’apparence de l’insulte que de la pitié.»
Le marquis, malgré son trouble manifeste, était sur le point de répondre; mais Adeline refusa de s’arrêter, et se retira dans sa chambre. Toute délaissée qu’elle était, son cœur fut révolté de la proposition du marquis, et elle résolut de ne jamais l’accepter. Il est vrai qu’à la répugnance qu’elle avait pour son caractère général, et à l’aversion excitée par l’offre de sa main, se joignait l’influence d’un premier attachement, et d’un souvenir qu’il lui était impossible d’effacer de son cœur.
Le marquis demeura à dîner; et, par égard pour La Motte, Adeline se mit à table. Pendant le repas, le premier la regardait en silence avec une attention si fréquente, que son chagrin devint insupportable; et, dès que la nappe fut enlevée, elle se retira. Madame La Motte la suivit de près; et ce ne fut que sur le soir qu’elle trouva le moment de retourner au manuscrit. Lorsque M. et madame La Motte furent dans leur chambre, et que tout parut tranquille, elle prit le rouleau; et, après avoir garni la lampe, elle lut ce qui suit:
«Les brigands me détachèrent de dessus mon cheval, et me conduisirent à travers la salle à l’escalier tournant de l’abbaye: la résistance était inutile; mais je regardais autour de moi, dans l’espérance de voir quelque personne moins endurcie que les hommes qui m’avaient conduit ici, un être qui fût sensible à la pitié, ou du moins capable de quelques égards. Je cherchai vainement; personne ne parut, et cette circonstance confirma mes affreuses appréhensions. Tout se passait dans un mystère qui présageait une horrible catastrophe. Après avoir franchi quelques chambres, ils s’arrêtèrent dans une qui était tendue d’une vieille tapisserie. Je demandai pourquoi nous n’allions pas plus avant; on me répondit que je le saurais bientôt.
»En ce moment je m’attendais à voir lever l’instrument mortel: tout bas, je me recommandai à Dieu. Mais ce n’était pas encore l’instant marqué pour mon trépas. Ils levèrent la tapisserie, sous laquelle était une porte qu’ils ouvrirent; me saisissant par le bras, ils me conduisirent en haut dans une suite de chambres affreuses. Arrivés à la dernière, ils s’y arrêtèrent encore. L’horrible obscurité du lieu semblait sympathiser avec l’assassinat, et inspirait des pensées de mort. Je regardai de nouveau si je voyais l’instrument de mon trépas; j’eus encore un répit. Je demandai en grâce de savoir ce qu’on me préparait; je n’avais pas besoin alors de demander qui était l’auteur de cette trame. Ils ne répondirent point à ma question; mais ils me dirent que cette chambre était ma prison. Après m’avoir laissé une cruche d’eau, ils sortirent de la chambre, et j’entendis fermer sur moi le verrou de la porte.
»O bruit du désespoir! ô moment d’angoisse indicible! L’agonie de mort n’est certainement pas plus que celle que j’éprouvai. Privé du jour, de mes amis, de la vie (car je prévoyais mon sort); dans la fleur de mes années, dévoué à imaginer des horreurs plus effrayantes peut-être que toutes celles que la certitude peut produire, je succombe à.....»
Ici plusieurs pages du manuscrit étaient ou endommagées par l’humidité, ou absolument illisibles. Adeline eut beaucoup de peine à déchiffrer les lignes suivantes:
«J’ai déjà passé trois jours dans la solitude et le silence; les horreurs de la mort sont toujours devant mes yeux; essayons de nous préparer à ce passage terrible! Quand je m’éveille le matin, je crois que je ne vivrai pas assez pour voir la nuit prochaine; et quand la nuit est de retour, que je ne rouvrirai pas les yeux sur le matin. Pourquoi m’a-t-on conduit en ces lieux?... Pourquoi y suis-je cruellement emprisonné?..... Pour y mourir! Mais quelle action de ma vie a mérité ce traitement de la part d’un de mes semblables?—de....
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