»O mes enfans! ô mes amis! je ne vous reverrai plus; je ne recevrai plus de vous le regard d’adieu de la tendresse!..... Je ne vous bénirai plus en vous quittant! Vous ne connaissez pas mon sort misérable!.... Hélas! il vous est impossible de le savoir. Vous me croyez heureux; sans quoi vous voleriez à mon aide. Je sais bien que ce que j’écris ne peut me servir de rien; mais c’est un soulagement que d’exhaler mes douleurs; et je bénis cet homme, moins barbare que ses compagnons, qui m’a fourni les moyens de les retracer. Hélas! il sait trop bien qu’il n’a rien à craindre de sa condescendance. Ma plume ne peut appeler aucun ami à mon secours, ni leur révéler mon danger avant qu’il n’en soit plus temps. O vous qui, dans la suite, viendrez peut-être à lire ce que j’écris maintenant, donnez une larme à mes souffrances: j’ai souvent pleuré sur les détresses de mes semblables!»

Adeline s’arrêta. Ici, le malheureux écrivain en appelait directement à son cœur: il parlait avec l’énergie de la vérité; et, par un long prestige de l’imagination, le récit de ses souffrances passées semblait les reproduire comme présentes. Elle fut quelque temps hors d’état de continuer, et resta plongée dans une profonde et triste rêverie. «C’est dans ces mêmes appartemens, dit-elle, que cette pauvre victime était renfermée..... C’est ici qu’il....» Adeline frissonna, et crut entendre du bruit; mais rien ne troublait le calme de l’obscurité. «C’est dans ces mêmes chambres, dit-elle, que ces lignes furent écrites.... Ces lignes dont il tirait alors une consolation, en se figurant qu’elles seraient lues un jour par un œil compatissant. Il est arrivé ce jour! Etre infortuné, vos misères sont pleurées aux lieux où vous les avez subies. Ici, vous souffriez; ici, je gémis sur vos souffrances!»

Son imagination était alors vivement frappée, et les illusions d’une âme égarée se présentaient à ses sens troublés avec toute la force de la réalité. Elle tressaillit encore, prêta l’oreille, et crut entendre ici répété tout bas immédiatement derrière elle. Toutefois la terreur de cette idée ne fut que passagère: elle savait que cela était impossible; convaincue de l’erreur de son imagination, elle prit le manuscrit, et continua de lire.

«A quoi suis-je réservé! pourquoi ce retard? Si je dois mourir.... pourquoi pas tout à l’heure? J’ai passé déjà trois semaines entre ces murs, sans qu’un regard de pitié ait adouci mes afflictions, sans qu’une autre voix que la mienne ait frappé mon oreille. Le visage des brigands qui me gardent est dur et inflexible, leur taciturnité opiniâtre. Que ce silence est terrible! O vous qui savez ce que c’est que de vivre dans les profondeurs de la solitude, qui avez passé vos jours affreux sans être réjouis par aucun son; vous, vous seuls pouvez dire ce que j’éprouve, et vous seuls pouvez savoir tout ce que j’endurerais pour entendre les accens d’une voix humaine!

«O dure extrémité! ô mort vivante! quel affreux silence! autour de moi tout est mort; et moi existé-je, réellement, ou ne suis-je qu’un marbre? Est-ce un songe? Tout ceci est-il véritable? Hélas! je m’y perds!—Ce silence mortel et sans fin,—cette chambre affreuse,—la crainte de nouveaux tourmens,—ont troublé mon imagination. Oh! le sein d’un ami pour y reposer ma tête! le cordial de quelques accens pour revivifier mon âme!.................

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J’écris à la dérobée. Je tremble que celui qui m’en a procuré les moyens n’ait été puni pour avoir manifesté quelques marques de pitié sur mon sort. Je ne l’ai pas vu depuis plusieurs jours: peut-être est-il porté à me secourir; peut-être l’empêche-t-on de venir par cette raison. Oh! quelle espérance, mais qu’elle est vaine! Non, je ne dois plus quitter ces murs de ma vie. Un autre jour est venu, et je respire encore! Demain soir, à cette heure-ci, mes souffrances seront peut-être ensevelies dans la mort. Je continuerai mon journal pendant la nuit, jusqu’à ce que la main qui l’écrit soit arrêtée par le trépas: quand ce journal sera interrompu, le lecteur saura que je ne suis plus. Peut-être ces lignes sont-elles les dernières que j’écrirai jamais.»....

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Adeline s’arrêta en versant un torrent de larmes. «L’infortuné! s’écria-t-elle, et il n’y eut pas une âme pitoyable pour te sauver! Grand Dieu! tes voies sont incompréhensibles!» En continuant de rêver, son imagination, qui s’égarait dans les régions de la terreur, triompha par degrés de sa raison. Elle avait devant elle un miroir sur sa table, et elle tremblait de lever les yeux dessus, de peur qu’il n’offrît à ses regards une autre figure que la sienne. D’autres effrayantes idées, d’autres images fantastiques se croisaient alors dans sa pensée.

Elle crut entendre pousser près d’elle un profond gémissement. «Vierge sainte, protége-moi! s’écria-t-elle, en jetant un coup d’œil effrayé autour de la chambre; il y a ici quelque chose de plus que de l’imagination.» Ses terreurs la dominaient tellement, qu’elle fut plusieurs fois sur le point d’appeler une partie de la famille; mais elle fut retenue par sa répugnance à les déranger, et par la crainte du ridicule. Elle n’osait non plus bouger, ni presque respirer. En prêtant l’oreille au vent qui murmurait à la fenêtre de sa chambre solitaire, elle crut entendre encore un sanglot. Son imagination refusa de se soumettre plus long-temps à sa raison; elle tourna la tête, et une figure dont elle ne pouvait distinguer exactement la forme, sembla traverser une partie obscure de la chambre. Elle fut saisie d’un horrible frisson, et demeura immobile sur son siége. A la fin, un long soupir soulagea un peu ses esprits accablés, et elle reprit connaissance.